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Le ciel, ce mal-aimé

Publié en ligne le 28 juillet 2006 -
par Agnès Lenoire - SPS n° 272, juillet-août 2006

« Ouvrez la fenêtre, fermez la télé ! C’est beau comme un slogan de mai 68. L ’éclipse, c’est pour tous les âges, sans trucage, sans récup’possible, c ’est quasi universel et c ’est gratuit ! Ce jour-là, nous autres pauvres humains, nous aurons tous droit au même spectacle, au même moment. Vous en connaissez, vous, des événements aussi rassembleurs ? »
Jérôme Bonaldi, journaliste 1.

Intérêt puis désaffection : où le bât blesse-t-il ?

En juillet-août 2004, plusieurs articles de Science et pseudo sciences (n° 263) posaient la question de la formation aux sciences. Pourquoi les jeunes enfants se passionnaient-ils aussi facilement pour les sciences, et pourquoi les ados fuyaient-ils cette discipline ? La réponse est certainement complexe, mais le système d’éducation y est sans doute pour quelque chose. Il arrive même qu’une interdiction d’observer le ciel à l’école maternelle, émanant d’une inspectrice de l’Éducation Nationale, tombe comme une sentence sous le prétexte que ce n’est pas dans les programmes. Je développerai cet aspect plus loin. De plus, la valorisation par les médias d’une science qui se donne à voir passivement et souvent sans explication, ne facilite pas le piquant nécessaire à la recherche. Enfin, l’air du temps pousse chacun à aller vite, à ne pas s’attarder, à acquérir des résultats immédiats...rentabilité oblige ; or les sciences et leur maîtrise réclament « patience et longueur de temps »... Secouez un peu ces ingrédients, et probablement quelques autres, et vous aurez de bien bonnes raisons de former des jeunes qui se coupent rapidement des sciences.

Le ciel est pourtant un objet de science accessible à tous. Pour tous les spectacles qu’il nous présente, il y a une façon de mettre en œuvre une méthode d’observation simple, qui, même si elle est modeste, provoque la stupéfaction et accroche la curiosité durablement. Ensuite, il est fort à parier qu’une grande partie de ces enfants passionnés acceptera les sciences physiques et les mathématiques qui les formalisent, parce qu’ils en verront l’utilité et le plaisir.

Des événements célestes dédaignés

Depuis 1997, en France, le ciel nous a ravis, avec des rendez-vous célestes si faciles à suivre qu’on se demande ce qu’on faisait ces jours-là ! Nous vaquions ? Et bien, vite, rattrapons le temps perdu, observons maintenant ! Récapitulons : en avril 1997, la magnifique comète Hale-Bopp fait la belle dans un ciel très bleu pendant tout le mois, et ce dès la tombée du jour ; le spectacle était donc visible par les plus jeunes, et à l’œil nu. En août 1999, le ciel nous offre sa plus prestigieuse prestation : l’éclipse totale. Là, pour le coup, le battage médiatique a été intense, mais malheureusement aucune initiative par l’Éducation Nationale ne s’est fait jour, qui, elle, aurait dû s’atteler à cet événement afin que tous les élèves puissent en profiter sur place. Qui des enfants défavorisés ira en effet un jour observer une totale dans le monde ? Rien ne fut fait par l’Éducation Nationale, sauf des rappels du danger. Piètre pédagogie. Alain Cirou, directeur de la revue Ciel et espace, regrettait déjà à l’époque cette inertie de l’institution éducative ; il exprimait, en juillet-août 1999, dans le Monde de l’éducation spécial éclipse, son incompréhension de cet immobilisme : « Alors que les élèves se passionnent pour l’astronomie, aucun projet éducatif relatif à l’éclipse du 11 août [1999] n’a été retenu par le ministère de la culture et celui de l’Éducation Nationale. Erreur ou mépris ? ». J’aurais tendance à répondre « mépris », après les consignes d’enfermer les élèves données par le ministère la veille de l’éclipse partielle d’octobre 2005. Six ans après, rien n’a changé, le ministère tire encore le rideau 2.

Des observations pourtant faciles

En 2003 et 2004, deux événements, plus ardus à observer, pouvaient être vus : les passages de Mercure, en mai 2003, puis le passage de Vénus, en juin 2004, devant le soleil. Pour le second, on pouvait voir Vénus à l’œil nu sur le disque solaire, dans des lunettes d’éclipse, si le ciel était bien pur.

Enfin, deux éclipses, partielles en France, viennent de nous gratifier de leur ballet magique, le 3 octobre 2005 et le 29 mars 2006 3. Attardons-nous un peu sur ces différents phénomènes et sur la façon de les aborder. Saluons au passage le dynamisme des clubs d’astronomie et des associations de sciences pour les jeunes (les CCSTI, Centres de culture scientifique et technique), qui s’investissent pour organiser des observations grand public, valoriser les phénomènes et assurent ainsi le rôle piteusement abandonné par l’enseignement public. Une comète s’observe à l’œil nu, car c’est dans son cadre, le paysage, qu’elle est la plus belle ; une paire de jumelles de randonnée peut aussi mieux révéler le noyau. Quant aux phénomènes impliquant le soleil, c’est simple, ils peuvent tous être regardés par projection. Et les possibilités de projection sont multiples : un trou dans une boîte de carton, avec la projection sur l’autre face de la boîte, un couscoussier, ou une grande passoire, qui va laisser filtrer une multitude de petits croissants de soleil. Et si l’éclipse a lieu aux beaux jours, regardez sous les arbres (avec de petites feuilles), et vous verrez les croissants de soleil se faufiler à travers la chevelure feuillue et frissonner sur le sol plus sombre. Des détails d’une grande finesse et enchanteurs qui feront oublier l’absence d’un télescope...

Attention toutefois, projection n’équivaut pas à « reflet ». Ne regardez pas et ne faites pas regarder le soleil dans les flaques d’eau ni dans les pare-brises de voiture.

Le ciel ferait-il encore peur ?

Qu’est-ce qui pourrait alors empêcher les élèves des écoles de profiter des spectacles et de s’émerveiller de comprendre enfin le ciel ? Le manque de formation des enseignants d’abord, les préjugés ensuite. Ou peut-être que les seconds induisent le premier ?

Quand les rectorats diffusent des messages électroniques aux inspections 4, la veille d’une éclipse (3 octobre 2005) afin que les élèves non munis de lunettes restent au fond des classes. Je gage que les élèves qui ont entendu ces ordres de confinement ont dû se dire « Une éclipse, c’est dangereux » sans vraiment savoir pourquoi, et surtout en considérant ce danger comme inéluctable, alors qu’il est facile de le circonscrire. L’étrangeté de cette attitude ne cesse de m’intriguer. Comment conduire les enfants sereinement vers la découverte du monde, avec pour bagage un lot de préjugés tenaces ? Le ministère de l’Éducation sait reprocher aux enseignants leur refus des réformes, mais donne-t-il l’exemple, lui qui campe sur ses positions, d’éclipses en éclipses, bloquant une ouverture d’esprit nécessaire à la qualité des sciences enseignées ?

Le ciel interdit aux petits

Autre exemple d’étroitesse d’esprit de l’Éducation nationale, plus personnel celui-là. Je travaillais avec les enfants de mon école maternelle sur la préparation de l’éclipse du 29 mars depuis deux mois. Ayant incidemment pris connaissance de mon projet pédagogique, mon inspectrice m’a fait savoir qu’elle m’interdisait de le poursuivre. Les raisons ? : « Ce n ’est pas dans les programmes du cycle 1. Et il y a mieux à faire avec les enfants de maternelle. » J’ai eu beau lui faire valoir que la découverte du ciel et la préparation de l’éclipse ne remplaçaient pas les autres domaines d’études prévues par les programmes, j’ai eu beau lui montrer l’avancement de mes progressions dans les programmes de sciences, rien n’y fit. À la suite de cette interdiction, qui est restée verbale, sans aucune trace écrite, mes collègues ont pris peur et ne m’ont plus confié leurs élèves. Seuls les enfants de ma classe ont continué à travailler sur le sujet. Le jour de l’éclipse, ce mercredi 29 mars, une quinzaine de familles a répondu à mon invitation et est venue vaillamment à l’école, malgré la pluie battante et le peu d’espoir de voir un rayon de soleil. Elles sont venues voir la petite expo, discuter, et j’ai appris combien ce travail, transmis par les enfants, avait bien fait son chemin dans les familles. Les quelques courageux restés suffisamment longtemps ont surpris l’éclipse sur sa fin, vers 13h 15, entre deux nuages, anéantissant du même coup la frustration naissante !

L’Éducation Nationale se fourvoie si elle pense protéger les élèves en édictant des ordres et des interdictions. Le rôle de l’enseignement est d’apprendre aux enfants à reconnaître le danger, afin de l’analyser et de mettre en place des actes de précaution élémentaire. Force est de constater que, dans ces exemples sur les différentes éclipses depuis 1999, l’autorité institutionnelle remplace la sagesse et la pédagogie. L’enseignement des sciences n’a rien à y gagner.

1 Dans une carte blanche au Journal de l’éclipse, hors-série édité par Ciel et espace, 5 août 1999.

2 Lire l’article d’Émilie Martin « l’Éducation Nationale tire le rideau », Ciel et espace de mars 2006.

3 La prochaine éclipse partielle en France aura lieu le 1er août 2008.

4 Voir note 1.

Publié dans le n° 272 de la revue


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