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Le climato-dénialisme n’est pas mort

Publié en ligne le 23 février 2019 - Climat -
par François-Marie Bréon - 22 février 2019

Dans ce titre, nous utilisons à dessein le terme climato-dénialisme plutôt que climato-scepticisme qui est pourtant très largement utilisé. En effet, le scepticisme est une attitude positive, à encourager. A l’inverse, dans le domaine des sciences, le dénialisme désigne 1 «  le rejet des faits et des concepts indiscutables et bien soutenus par le consensus scientifique, en faveur d’idées radicales et controversées  ». On est bien dans ce cadre en ce qui concerne l’impact des activités humaines sur le climat.

Les controverses autour de la question du réchauffement climatique restent très vives. Certaines portent sur les actions à entreprendre ou sur les priorités qui s’imposent et sont alors en-dehors du champ scientifique strict. Il y est davantage question de valeurs, d’économie, de choix politiques ou sociaux que de science. Mais il existe encore des personnes qui contestent le consensus scientifique qui est décrit dans les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), soit en contestant l’existence du réchauffement climatique lui-même, soit en rejetant la responsabilité des activités humaines dans l’augmentation de la concentration en dioxyde de carbone (CO2) atmosphérique, mais le plus souvent en minimisant l’impact du CO2 atmosphérique sur le climat.

Historiquement, le porte-drapeau de cette dernière position était Claude Allègre, scientifique reconnu, spécialiste en géophysique interne, puis conseiller de Lionel Jospin et enfin ministre de la Recherche. Après son passage au gouvernement, et alors que sa carrière scientifique était derrière lui, il a écrit plusieurs livres 2 3, et s’est exprimé très fréquemment dans les médias pour prendre des positions niant ou minimisant la contribution humaine au changement climatique. Claude Allègre a brutalement disparu de la scène médiatique pour des raisons de santé. L’autre grande caution scientifique à cette posture est Vincent Courtillot, collègue de Claude Allègre à l’Institut de Physique du Globe. Celui-ci n’a pas rédigé de livre grand public centré sur le sujet et il faut lui reconnaître le mérite d’avoir suivi la démarche normale du débat scientifique en soumettant certaines de ses thèses à l’évaluation par les pairs au travers de publications dans des revues spécialisées. Les idées exposées dans ses publications, qui insistent sur la contribution du Soleil au changement climatique, ont été rapidement réfutées en mettant en évidence des erreurs méthodologiques [1]. Cependant, lors des conférences qu’il a données et qui ont été amplement reprises et visionnées sur YouTube, il expose des thèses qui vont bien au-delà de ce qu’il a publié et qui se révèlent sans fondement. Ainsi a t-il largement mis en avant une « pause » du réchauffement climatique entre les années 1998 et 2013, période d’une quinzaine d’années pendant laquelle la température moyenne du globe a montré une relative stabilité, mais en référence à la première année exceptionnellement chaude en raison d’un épisode El Niño intense. En réalité, les années suivantes (2015-2017) ont bien montré que le réchauffement ne s’était pas arrêté en 1998 et ont continué d’apporter confirmation des projections climatiques. Sur des échelles de temps décennales, la hausse des températures observées est conforme aux prédictions des premières simulations climatiques réalisées dans les années 1980 et aux suivantes faites dans le cadre du GIEC [2].

Depuis quelques années, François Gervais, professeur émérite de l’Université de Tours, occupe une place active dans la controverse. Il est l’auteur de deux ouvrages grand public, L’Innocence du carbone : l’effet de serre remis en question (2013) et L’urgence climatique est un leurre (2018). Ce second ouvrage a été largement médiatisé et a donné lieu à de nombreuses conférences de l’auteur que l’on peut retrouver sur YouTube.

Nous nous proposons ici d’analyser deux exemples qui illustrent les procédés de l’auteur pour faire passer un message opposé à l’état des connaissances scientifiques et qui peut facilement induire en erreur un public peu averti, même si celui-ci possède des bases scientifiques solides [3][4].

La réalité du réchauffement climatique et les modèles prédictifs

Dans le dernier rapport du GIEC, sorti en 2013 [5], la vitesse du réchauffement observé est comparée à ce qui a été anticipé par les différents modèles de simulation du climat. Trois périodes sont considérées. Sur la période la plus longue (1951-2012 : c), le taux de réchauffement observé (en degrés par décennie) est bien dans la fourchette de prédiction des modèles. Sur une période plus courte donc moins représentative (1984-1998 : b), la tendance est plutôt dans la fourchette haute des valeurs modélisées. À l’inverse, sur la période de « pause » évoquée plus haut (1998-2012), la hausse est dans la limite inférieure de ce qui a été anticipée par les modèles. Il est normal que la variabilité naturelle du climat influe sur la tendance calculée sur des périodes courtes. Mais, dans son livre récent (figure 4 de la page 61) et ses interventions médiatiques, François Gervais ne montre que le graphique portant sur cette troisième période (Figure a), sans jamais mentionner les deux autres. Il affirme alors que les résultats des modèles sont démentis par l’observation et que le climat est donc beaucoup moins sensible au CO2 que ce qui est indiqué par le GIEC. Ce qui n’est en réalité pas le cas, puisque la tendance à long terme du réchauffement climatique est bien dans la fourchette anticipée par les modèles.

Figure extraite du rapport AR5 du GIEC publié en 2013 et qui compare la tendance des températures moyennes de la Terre (en degrés par décennie) telle qu’observée (en rouge) et simulée par les modèles repris par le GIEC (en gris). Dans son livre et ses interventions médiatiques, François Gervais ne montre que la figure de gauche (a), sans même mentionner l’existence des autres.

L’effet de serre

L’effet de serre est un phénomène dont le principe est bien compris depuis plus de deux siècles et très bien quantifié depuis plusieurs dizaines d’années [6]. Dans la troposphère (la couche d’atmosphère d’une dizaine de kilomètres d’épaisseur dans laquelle nous vivons), un accroissement de l’effet de serre conduit à une augmentation des températures. À l’inverse, dans la stratosphère (couche de l’atmosphère au-dessus de la troposphère et allant jusqu’à 50 km d’altitude), une augmentation de la concentration en CO2 conduit à une diminution des températures, toutes choses égales par ailleurs. En pratique, la température de la stratosphère est surtout pilotée par la concentration en ozone (O3), elle-même influencée par les variations du rayonnement solaire et des réactions chimiques fonction de la composition atmosphérique.

François Gervais montre des mesures par satellite de température de la stratosphère. Il affirme que les « modèles du GIEC » devraient anticiper une variation maximale à ce niveau (sans dire clairement si cette variation devrait être une hausse ou une baisse de la température)[7] alors que les observations montrent très peu de variations sur les vingt dernières années. François Gervais y voit une preuve que la théorie de l’effet de serre est fausse. En vérité, les mêmes modèles du GIEC qui projettent une augmentation des températures en surface, montrent bien une stabilité des températures de la stratosphère sur les vingt dernières années. Les mesures mises en avant par François Gervais pour prétendre disqualifier les modèles, mais sans jamais présenter leurs résultats, apportent au contraire une validation supplémentaire : les « modèles du GIEC » reproduisent non seulement la hausse des températures en surface, mais aussi leurs variations dans la stratosphère.

Figure montrant les températures de la basse stratosphère (15-20 km) observée par satellite (rouge) et simulée par les modèles repris par le GIEC (bleu). Les simulations utilisent des forçages observés jusqu’en 2005, ce qui leur permet de reproduire correctement l’impact des éruptions volcaniques de 1982 et 1991. Les modèles ont bien anticipé la stabilisation des températures dans la stratosphère, alors que la hausse a continué dans la troposphère.

Le traitement médiatique

En quinze ans, la situation a beaucoup changé. Aujourd’hui, la grande majorité des journalistes fait état du consensus scientifique et n’invoque pas des forces obscures ou un grand lobby écologiste pour interpréter le consensus scientifique. Parmi les grands débats sociétaux, c’est plutôt une exception. Les lecteurs de Science et pseudo-sciences connaissent les errements des médias sur des sujets tels que les vaccins, l’homéopathie, les OGM ou l’impact des ondes électromagnétiques sur la santé. Sur ces thèmes, la présentation dans les médias est malheureusement très loin de rapporter fidèlement l’état des connaissances scientifiques. On peut donc dire que, en ce qui concerne le climat, les scientifiques ont gagné le combat médiatique, alors que ce combat reste à mener sur de nombreux autres sujets.
Cette « victoire médiatique » est probablement due, au moins en partie, à l’existence du GIEC et, en particulier, à la rédaction d’un « résumé pour les décideurs » décrivant le consensus scientifique, en indiquant clairement le degré de confiance sur les différents sujets abordés. Ce document est accessible à un public large (la cible des résumés est de niveau « Terminale Scientifique ») et les journalistes peuvent donc s’y référer sans avoir à lire, comprendre et évaluer les publications originales qui ciblent un tout autre public. Faudrait-il envisager un équivalent du GIEC auquel on pourrait se référer sur des sujets tels que les OGM ou l’impact des ondes des téléphones portables sur la santé ?

Références

- 1 | Les Chevaliers de l’Ordre de la Terre Plate sur realclimate.org

- 2 | Climate model projections compared to observations sur realclimate.org, qui met régulièrement à jour une comparaison des projections climatiques passées au climat observé (en Anglais).

- 3 Jean-Claude Bernier, « COP21 : le doute scientifique est-il encore possible ? », Actualités Chimiques, le bulletin de la Société Chimique de France, Juin 2016. Sur lactualitechimique.org

- 4 Philippe Colomban, « CO2 mon amour », note de lecture sur le livre de François Gervais, « L’innocence du carbone. », Actualités Chimiques, le bulletin de la Société Chimique de France, Décembre 2018. Sur lactualitechimique.org

- 5 | GIEC 2013 : Changement climatique. Les éléments scientifiques. résumé à l’attention des décideurs sur ipcc.ch

- 6 | Dufresne, JL et J Treiner, L’effet de serre atmosphérique : plus subtil qu’on ne le croit ! ; La Météorologie, 72, Fev 2011.

- 7 | François Gervais - L’urgence climatique est un leurre sur youtube.com à partir de la minute 40.

2 L’imposture climatique ou la fausse écologie, Claude Allègre, Dominique de Montvalon, Plon, 2010, ISBN : 2259209858

3 Ma vérité pour la planète, Claude Allègre, Plon 2007, ISBN : 2259206751