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Regards sur la science

Le comble de l’absurde : le cryptojacking des bitcoins

Publié en ligne le 10 février 2019 -
Jean-Paul Delahaye - Science et pseudo-sciences n°325 - juillet / septembre 2018
À partir d’une image d’Alexandre Vialle

Le comble de l’absurde : le cryptojacking des bitcoins

Vous pensez parfois que le monde marche sur la tête. Il semble que ce soit vrai et que, même sans Trump qui, de son côté, s’occupe par exemple de faire repartir la course aux armes nucléaires, il y a des domaines où, par un enclenchement malheureux, un mécanisme se met en marche qui nous conduit avec certitude dans un mur. Je me permets à nouveau de parler des crypto-monnaies, car ce qui s’y passe aujourd’hui est à la fois important et grave.

Les monnaies cryptographiques, dont il est difficile aujourd’hui de ne pas avoir entendu parler, se nomment bitcoin, ether (du réseau Ethereum), ripple, cardano, etc. Il y en a plus de 1 600 et le cumul de tout ce qu’elles valent atteint aujourd’hui (le 26 mai 2018) 330 milliards de dollars, soit 16 fois plus que début 2017, une année folle de montée des cours pour les crypto-monnaies. Elles fonctionnent sans autorité centrale, et donc ne sont pas régulées. Elles subissent les aléas de la spéculation : des variations de cours de 30 % en une journée se produisent régulièrement, et d’un mois à l’autre, on a vu des +100 % ou des –50 %.

Ce fonctionnement sans autorité de contrôle n’est possible qu’avec des mécanismes de sécurisation particuliers fondés sur l’utilisation des progrès de la cryptographie mathématique. L’un des mécanismes de protection des données des réseaux qui rendent possibles ces monnaies se nomme la « preuve de travail » : pour se voir attribuer les nouveaux bitcoins (ou autres unités) créés régulièrement, il faut être capable de prouver qu’on mène un travail important de calcul. Plus on est capable de ce travail de calcul, plus on gagne : c’est le fameux « minage » des bitcoins et de certaines de ses variantes.

Bitcoin, la première crypto-monnaie (environ 127 des 330 milliards mentionnés plus haut) utilise ce procédé de sécurisation. De même l’éther et bien d’autres. En revanche, ripple, EOS et cardano s’en passent. Il est connu que le premier arrivé prend tout – en marketing, on nomme cela le first-mover advantage. Et même si relativement aux autres crypto-monnaies le bitcoin recule – son poids relatif est passé de 95 % à 38 % en 4 ans – il reste aujourd’hui en tête. Malheureusement, les défauts de sa conception pèsent lourd. Le plus gros est justement son système de « preuve de travail ». La course au calcul qu’il a enclenchée a pris en 2017 un tour catastrophique car les gains possibles du minage ont été multipliés par 14 en 2017, ce qui a incité à participer à ce concours de preuves de travail et donc à consommer de l’électricité pour faire fonctionner les innombrables machines qui « minent ».

L’ensemble du réseau Bitcoin, du fait de cette erreur de conception, a vu sa consommation électrique augmenter. Un calcul de minorant absolu donne aujourd’hui pour la consommation annuelle de toutes les installations de minage des bitcoins le résultat de 24 TWh, soit l’équivalent de trois réacteurs nucléaires de puissance moyenne. Au-delà de ce calcul de minorant, la réalité de la dépense est difficile à mesurer ; c’est sans doute plus du double comme l’indique le site Digiconomist qui propose l’estimation de 68 TWh le 26 mai 2018. À titre de comparaison, tous les datacenters de Google ne consomment que 4 TWh par an.

Les « usines de minage » ou « fermes de minage » qui participent à cette course, et qui en accroissent l’absurdité de mois en mois, sont aujourd’hui de vastes bâtiments contenant des milliers d’étagères, portant chacune des dizaines d’appareils spécialisés, gourmands en électricité et qui ne peuvent servir qu’à miner. Ceux-ci, tous en parallèle, tentent de résoudre un problème mathématique sans intérêt en soi. Ils mènent des essais systématiques de combinaisons, un peu comme si, sans réfléchir, ils remplissaient au hasard des grilles de Sudoku jusqu’à tomber sur la solution. Les calculs qui échouent sont immédiatement effacés. Seul un calcul sur 1022 environ réussit.

C’est absurde, car la dépense électrique véritable du réseau qui gère les échanges d’informations entre nœuds du réseau est négligeable à côté de celle des calculs visant à résoudre un problème sans intérêt. Les usines de minage sont configurées pour gagner plus d’argent qu’elles n’en dépensent en énergie. Elles sont absurdes à l’échelle de l’humanité car il existe d’autres méthodes pour sécuriser les crypto-monnaies qui ne dépensent rien, mais elles ne sont pas absurdes pour celui qui investit dans une telle usine. C’est une activité industrielle dont il a évalué la rentabilité et qui lui rapporte réellement quelque chose : il dépense moins en investissement, fonctionnement et électricité que ce que la force de minage de son usine lui fait gagner en bitcoins.

Le comble de l’absurdité est atteint avec le cryptojacking. Certains acteurs peu scrupuleux ont en effet conçu des sortes de virus informatiques qui s’installent sur votre machine ou parfois sur une machine d’un centre de calcul ou d’une entreprise et lui font exécuter clandestinement les calculs nécessaires à la production de bitcoins. Bien évidemment, si sur votre machine, le virus trouve la solution, il la communique à l’auteur du virus et le bénéfice de la découverte sera pour lui, pas pour vous. C’est là un comble d’absurdité car l’électricité de ceux qui calculent sans le savoir pour l’auteur du virus a un coût bien supérieur à ce que cela rapporte au pirate qui a réussi à propager le virus. La dépense d’électricité de ceux qui, sans le savoir, font fonctionner leurs machines au service des pirates n’est pas prise en compte dans les 24 TWh évoqués (ou 68 TWh de Digiconomist). Elle augmente encore la facture que paye inutilement l’humanité au fonctionnement du bitcoin et des monnaies cryptographiques mal conçues, fondées sur les preuves de travail.

Cela pourrait-il cesser ? Pas dans l’immédiat. En effet, ceux qui gagnent de l’argent avec ce mode de fonctionnement du réseau Bitcoin et des réseaux analogues ont investi d’importantes sommes dans l’installation de leurs usines de minage, ils ne veulent donc pas qu’on remplace les « preuves de travail » par d’autres choses, ce qui est pourtant possible. Comme ils détiennent l’essentiel du pouvoir sur les évolutions possibles du fonctionnement de ces réseaux de crypto-monnaies, on peut être certain que rien n’évoluera rapidement.

La consommation électrique du bitcoin s’est emballée, et nul ne sait aujourd’hui l’arrêter. On en est à environ 0,3 % de la consommation électrique mondiale, ce qui plus concrètement équivaut à la consommation électrique de 6 millions de foyers américains. Tout est en place pour que la croissance de cette dépense se poursuive... Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

Références


Williams-Grut O, “A junior banker in Italy hijacked servers from his company to mine bitcoin”, Business Insider, 17 avril 2018.
Sur businessinsider.fr
Buchanam B, « Votre ordinateur fabrique des bitcoins dans votre dos », Slate, 23 janvier 2018. Sur slate.fr
Pour consulter le cours des différentes crypto-monnaies et leurs capitalisations : sur coinmarketcap.com
Delahaye JP, « La folie électrique du Bitcoin », Pour la science, janvier 2018, 484. En libre accès sur cristal.univ-lille.fr/ jdelahay/pls/2018/294.pdf
De Vries A, “Bitcoin Energy Consumption Index”.
Sur digiconomist.net
Filippone D, « Des entreprises françaises infectées par un trojan minant du bitcoin », Le Monde Informatique, 12 février 2018.
Sur lemondeinformatique.fr
Lucas E, « Starbucks : les clients minaient du “Monero” à leur insu », Journal du Coin, 17 décembre 2017.
Sur journalducoin.com
Milano A, “Russian Scientists Arrested for Crypto Mining at Nuclear Lab”, CoinDesk, 9 février 2018. Sur coindesk.com
Osborne C, “CoffeeMiner hijacks public Wi-Fi users’ browsing sessions to mine cryptocurrency, ZDnet, 8 janvier 2018.
Sur zdnet.com
Tual M, « Votre ordinateur est-il utilisé à votre insu pour fabriquer des cryptomonnaies ? », Le Monde, 31 janvier 2018.
Sur lemonde.fr

Publié dans le n° 325 de la revue


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