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Le psychodrame des surirradiés

Publié en ligne le 28 juillet 2008 -
par Bertrand Jordan - SPS n° 281, avril 2008

Qui n’a pas entendu parler de ces malades (au moins 550 à ce jour) qui, à la suite d’erreurs médicales diverses et variées, ont reçu lors d’une radiothérapie une dose de radiations supérieure à celle qui était prévue ? Scandale d’ampleur nationale, constitution d’associations de défense, conférences de presse, actions en justice et indemnisation individuelle de 10000 euros à titre de provision pour chacune des victimes, qui ont en outre reçu de Roselyne Bachelot, Ministre de la Santé, l’assurance de son « soutien sans faille ».

Nous serions donc, après le sang contaminé, après la vache folle, devant une « catastrophe sanitaire sans précédent » (Journal du Dimanche, 7 octobre 2007), et l’on imagine des patients ayant reçu une dose massive de radiations et présentant de graves séquelles quand ils ne sont pas décédés (on annonce cinq morts à Épinal, six à Toulouse)… La surprise n’en est que plus grande lorsqu’on apprend au détour d’un paragraphe que ces « surirradiés » ont pour la plupart reçu une dose dépassant de 7 à 8 % la valeur prévue, et que, pour quelques-uns, l’excès a atteint 20 %. Sans vouloir faire injure aux spécialistes de la médecine nucléaire, je serais fort étonné que les calculs qui évaluent la dose à appliquer à un malade soient exacts à mieux de 10 % près… Comme souvent en cancérologie, on applique ici un traitement peu spécifique (on peut en dire autant de beaucoup de chimiothérapies), qui est un peu plus agressif envers les cellules tumorales (qui se divisent rapidement) qu’envers les autres tissus du patient, et on navigue à vue entre un effet iatrogène par trop massif et une intervention trop modérée pour être efficace. Et, en plus de la variabilité individuelle entre malades, il ne faut pas oublier que souvent l’irradiation est employée pour des cancers inopérables en raison de leur localisation, ce qui fait que l’on ignore bien des caractéristiques de la tumeur : cela rend le cal-cul encore plus approximatif.

Par leur nature même, ces thérapies ne sont pas sans « effets secondaires ». Ceux-ci sont dûment connus et répertoriés et affectent, parfois gravement, des malades qui ont reçu les doses « réglementaires ». Bien que la « surirradiation » en cause ici soit, dans la grande majorité des cas, essentiellement symbolique, il ne faut donc pas s’étonner des problèmes relevés chez ces per-sonnes : ils peuvent en effet être consécutifs à l’irradiation qu’elles ont subie – mais sans que l’excès de 8 % joue un rôle important dans leur survenue.

Quant aux décès, n’oublions pas qu’il s’agit de cancers, souvent assez avancés et dans des localisations de mauvais pronostic (comme le cerveau). En somme, il paraît fort peu probable que les problèmes de santé dont souffrent ces malades soient dus au surdosage de radiations qui leur a été administré. Et cette « catastrophe sanitaire » n’a vraiment rien à voir avec l’épisode du sang contaminé, dans lequel les liens de cause à effet entre le virus HIV pré-sent dans des lots sanguins, la séropositivité des transfusés et la survenue du Sida est prouvée sans aucun doute possible.

Naturellement toutes ces considérations n’excusent nullement les erreurs médicales, les mauvais calculs, les manipulations inadéquates ou la mauvaise lecture des modes d’emploi des appareils révélés par cet épisode. Le bruit fait autour de cette affaire a au moins permis de déceler un ensemble de négligences et de dysfonctionnements dont on espère qu’ils appartiennent maintenant au passé. Le rapport de l’IGAS décrit, en ce qui concerne le centre hospitalier d’Épinal, une consternante suite d’erreurs, d’incompétences, de querelles de territoire entre médecins, et révèle aussi un mépris avéré envers le droit à l’information des malades. Gardons néanmoins un peu de rationalité, et un peu de conscience des ordres de grandeur 1 afin de ne pas transformer un dysfonctionnement condamnable en une tragédie nationale…

1 Dans le même ordre d’idées, on peut noter que dans l’opinion publique l’accident nucléaire de Three Mile Island (fusion partielle du cœur, sans blessé ni contamination) est mis au même niveau que la véritable catastrophe de Tchernobyl, de même que l’accident de Seveso (libération de quelques kilos de dioxine, provoquant deux cent cas d’acné sévère) est comparé à celui de Bhopal (fuite de quarante tonnes d’un gaz toxique, huit mille morts la nuit de l’accident, vingt mille par la suite…).

Publié dans le n° 281 de la revue


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