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Les Variations Darwin

Publié en ligne le 13 février 2006
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 270, décembre 2005

« L’évolution n’est pas horlogère, l’aventure est sans but, sans fin et sans finalité, erratique et folle. Il n’y a pas de lois dans la nature, tout juste des phénomènes qui obéissent à des lois que nous avons inventées pour en rendre compte et qui sont contingentes, sinon la science se fige. - En religion ? - Oui, en religion. » Extrait, page 61.

Ce livre est issu d’une pièce de théâtre créée par un homme de théâtre, J.- F. Peyret, et un homme de science, biologiste, A. Prochiantz. La forme en est déroutante car le lecteur est laissé à lui-même, sans fil rouge ; à lui d’imaginer la scène, les acteurs, les protagonistes.

La première partie est de loin la plus passionnante puisqu’elle nous livre le « matériau » qui servira à la pièce, c’est-à-dire les idées. La seconde mettra les acteurs en scène, et on lira les mêmes choses que dans la première partie presque mots pour mots, sous forme de dialogues entre acteurs. La redondance est ennuyeuse.

Cette première partie se présente sous la forme d’échanges entre Darwin, un scientifique contemporain qu’on devine être Prochiantz, et quelques autres qui apparaissent ponctuellement comme François Jacob, Jacques Monod, Claude Bernard. Chaque réflexion de Darwin est extraite de son ouvrage La descendance de l’homme. Le propos est solide, sans ambiguïté puisque non romancé. On y découvre un Darwin obsédé par le mariage, un Darwin déçu d’avoir perdu le goût des belles lettres, mais aussi un Darwin ambiguë qui fréquente assidûment Malthus et noue avec ses thèses des liens indirects mais étranges, un Darwin qui affirme que la sélection naturelle ne s’applique plus à l’homme, que son destin est technique, qui ne croit plus en Dieu, mais se demande pourtant pourquoi ce primate qu’est l’humain a vu son cerveau, en devenant sapiens, passer de 500 cm3 à 1500 cm3. La question, obsédante, deviendra centrale dans l’ouvrage. Comme si la taille de ce cerveau était la seule cause de la destinée hors normes du plus grand des primates. Autour de cette « difformité » gravitent les réflexions sur les frontières entre les grands primates actuels et l’homme : y a-t-il eu continuité, y a-t-il toujours continuité ? Oui, car l’évolution ne procède pas par sauts, mais se fait à partir de petites variations individuelles !, clame Darwin. Mais le gradualisme est discutable, et discuté 1, par quelques évolutionnistes modernes. S’il n’y a pas rupture des singes à l’humain, quel statut imaginer pour l’animal ? Quelle place pour l’humain dans cette lignée ?, et surtout quelle spécificité, insaisissable ?

Le contenu est d’une grande richesse, savant et philosophique, mais le livre s’étant mal prêté au jeu de la scène, le plaisir serait sans doute plus grand dans la salle d’un théâtre.

1 Théorie des équilibres ponctués de Stephen Jay Gould et Niles Eldredge, 1972.

Publié dans le n° 270 de la revue


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