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Regards sur la science

Les abeilles, victimes de la course à l’audimat scientifique ?

Publié en ligne le 25 janvier 2013 -
par Marcel Kuntz - SPS n°301, juillet 2012

Présentée à grand renfort de trompettes médiatiques, une étude française (INRA, CNRS, ACTA et ITSAP-ADAPI) publiée dans la prestigieuse revue Science [1] indique un effet sublétal du Cruiser (un insecticide de la famille des néonicotinoïdes) sur les abeilles. Dans cette expérience, en présence d’une faible dose de cet insecticide, une proportion plus importante d’abeilles ne retrouve plus la ruche, entraînant ainsi une mortalité accrue. L’expérience est élégante : les abeilles étaient équipées de puces RFID permettant de suivre leur retour à la ruche.

L’affaire semble entendue : voici enfin démontré le lien entre un pesticide et le syndrome de disparition des abeilles ! Mais l’histoire est moins simple qu’il n’y paraît.

Tout d’abord, Syngenta, le fabriquant du Cruiser, affirme que la dose utilisée est trente fois plus élevée que celle à laquelle les abeilles peuvent être confrontées en situation réelle. Quelle est la dose utilisée ? L’article nous donne une valeur d’une grande précision : 1,34 nanogramme de thiaméthoxam (la matière active du Cruiser) fourni aux abeilles sous forme d’une solution sucrée. Pourquoi cette dose ? Là, premier étonnement, la publication ne fournit aucune explication. La seule référence citée (dans un autre paragraphe) est Rortais et collaborateurs (Apidologie, 2005, 36 :71-83), qui concerne le principe actif... d’un autre insecticide (Gaucho). Interrogé par l’AFP, l’un des auteurs de la publication affirme que « l’étude avait été conduite avec une dose qui peut être rencontrée en conditions réelles ». Vérification faite auprès d’un spécialiste, cela n’est pas faux, mais la dose se situerait dans la partie haute de la fourchette d’exposition des abeilles dans le cas du colza. Dans ces conditions, pourquoi une dose de 1,34 ng, et non 1 ng par exemple ? Une réponse est proposée par le journaliste Gil Rivière-Wekstein (également auteur du livre Abeilles, l’imposture écologique) sur son site Internet Agriculture et Environnement [2] : « En réalité, l’équipe avait initialement opté pour une dose de 1 ng et non pas 1,34 ng, cherchant simplement à avoir une dose ’sublétale’... Ce n’est qu’après des vérifications analytiques qu’elle a réalisé avoir nourri les abeilles avec une dose... 30 % supérieure ! ».

Pourquoi un tel flou autour d’un paramètre expérimental crucial est-il passé inaperçu pour une revue au processus de sélection des articles aussi féroce que Science ? Faut-il y voir une conséquence de la course à l’audimat scientifique que se livrent Science et son concurrent direct Nature, sachant que le thème abordé ferait parler, grâce notamment à la caisse de résonance du lobby écologiste ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que la publication française en accompagnait une autre, sur l’effet du principe actif du Gaucho sur des bourdons, avec une méthodologie différente [3]. Un duo d’articles pour une meilleureretombée médiatique ?

Troisième sujet d’étonnement, toujours interrogé par l’AFP, quant au risque réel pour les abeilles, l’un des auteurs de l’étude française botte en touche : « Chacun son boulot, ce n’est pas à nous, et encore moins à la firme, de définir s’il y a risque ou pas, ce sont les instances officielles qui ont mission de statuer là-dessus ». Beau cadeau pour les « instances officielles » que de balancer dans l’arène médiatico-politique un danger potentiel, sans précision sur l’exposition au danger qui permettrait d’estimer le risque (Risque = Danger x Exposition au danger).

Que disent alors ces « instances » ? L’ANSES a rendu un avis le 31 mai 2012 [4], qui s’appuie sur des valeurs d’expositions au thiaméthoxam déduites de prélèvements de nectars floraux de colza d’hiver en mai 2012, soit des valeurs moyenne et maximale de, respectivement, 0,21 et 0,33 ng/abeille et par jour. L’EFSA [5] conclut, sur la base des données collectées auprès de l’ensemble des États membres, que la dose de thiaméthoxam administrée dans l’étude publiée par Science est d’environ 10 fois supérieure à l’exposition maximale via le nectar. Les deux agences nuancent leur avis en mentionnant que les abeilles peuvent exceptionnellement être confrontées à des doses plus élevées que celles qu’elles ont retenues, mais que d’autre part il s’agit, pour tous ces calculs, de doses étalées sur une journée et non d’une dose unique comme dans l’étude en question. Ces agences recommandent également de poursuivre les études. En décalage manifeste par rapport à ces avis, le Ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, envisage une gestion radicale du risque [6] : « retirer l’autorisation de mise sur le marché du Cruiser [...] pour l’enrobage des semences de colza »...

[1] A Common Pesticide Decreases Foraging Success and Survival in Honey Bees. Henry et al., Science, 2012, 336(6079) :348-350
[2] G. Rivière-Wekstein. Étude de l’Inra : un surdosage de 30 % http://www.agriculture-environnemen...
[3] Neonicotinoid Pesticide Reduces Bumble Bee Colony Growth and Queen Production. Whitehorn et al. Science 2012, 336 : 351-352.
[4] www.anses.fr/Documents/DPR2012sa0092.pdf
[5] www.efsa.europa.eu/fr/efsajournal/doc/2752.pdf]
[6] http://agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/...

Publié dans le n° 301 de la revue


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