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Une « alerte » oubliée

Les cabines de bronzage : un risque accru de cancer confirmé

Publié en ligne le 16 mai 2014 -
par Jean-Paul Krivine

Dans une période où la moindre étude chez les rats, même peu convaincante sur le plan méthodologique, est prétexte à de tapageuses campagnes médiatiques, des moratoires et des actions réglementaires à l’échelon européen, on peut s’étonner que, pour un risque solidement établi depuis plusieurs années, ces mêmesvoix se fassent si discrètes. Et aucun journal n’a titré « Exclusif : les appareils bronzants sont des serial killers ». Et pourtant...

Il y a déjà trois ans que le Centre International de Recherche sur le Cancer dépendant de l’Organisation Mondiale de la Santé a décidé de placer le « bronzage artificiel » dans la liste des agents cancérigènes de classe I (cancérigène certain pour l’homme). Deux études publiées récemment, en juillet et en octobre 2012 dans le British Medical Journal, ont confirmé s’il en était encore besoin, le bien-fondé de cette décision 1.

La première [1] a été conduite sur le mélanome cutané, un cancer potentiellement fatal. Cette étude a montré, à partir d’une revue de 27 études épidémiologiques, que le risque de mélanome cutané est augmenté de 20 % pour les utilisateurs de cabines de bronzage. Ce risque étant d’autant plus important que la première exposition intervient à un âge jeune : si la première exposition intervient avant 35 ans, le risque est augmenté de 87 %. Par ailleurs, cette étude a montré une relation dose-effet : chaque session d’exposition supplémentaire par année augmente le risque de 1,8 %.

La seconde analyse [2] a porté sur 12 études réalisées au cours des quarante dernières années et a montré une augmentation du risque des autres cancers cutanés hors mélanomes pouvant aller de 29 % à 67 %. Ces cancers, même s’ils sont rarement fatals, sont extrêmement fréquents. Ainsi, chaque année aux États-Unis, l’utilisation des cabines et lampes à bronzer serait responsable de l’apparition de plus de 170 000 cas de cancers de la peau. Comme pour le mélanome cutané, plus la première exposition intervient à un âge jeune, plus le risque est élevé.


Le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) 2 indique que les cabines de bronzage seraient responsables en France de 19 à 76 décès annuels par mélanome cutané. S’il existe bien une réglementation (interdiction aux mineurs, limite d’éclairement énergétique, effectif maximal, etc.), celle-ci est jugée bien insuffisante au regard du risque encouru. Insuffisante et mal appliquée : ainsi, selon l’INPES et l’INCa 3, 3,5 % des personnes âgées de 15 à 18 ans déclarent avoir eu recours au moins une fois dans leur vie à une séance de bronzage articiciel. Les 15 à 18 ans représentent la tranche d’âge la plus vulnérabe aux effets nocifs des radiations UV pour laquelle une interdiction d’utilisation existe. Soulignons que l’association entre exposition environnementale aux UV solaires et le risque de mélanome n’a jamais fourni de manière claire une relation dose-effet. En d’autres termes, une forte exposition pendant une courte durée, telle que délivrée par les cabines de bronzage, est le facteur de risque principal de mélanome. Il faut rappeler que la peau est composée de tissus qui sont programmés pour résister aux agressions extérieures et qui sont, soit éliminés rapidement (kératinocytes), soit ont des mécanismes de réparation extrêmement actifs (mélanocytes). Donc un « petit » dommage dû aux UV sera soit éliminé naturellement (épiderme), soit bien réparé (mélanocyte).

Références

[1] Boniol M, Autier P, Boyle P, Gandini S. "Cutaneous melanoma attributable to sunbed use : systematic review and meta-analysis" Bmj. 2012 Jul 24 ;345(jul24 2) :e4757-e4757.
[2] Wehner MR, Shive ML, Chren M-M, Han J, Qureshi a. a., Linos E. "Indoor tanning and non-melanoma skin cancer : systematic review and meta-analysis". Bmj. 2012 Oct 2 ;345(oct023) :e5909-e5909.

Toujours selon la même étude, « Entre 566 et 2 288 décès peuvent être attendus dans les 30 prochaines années si les expositions des Français aux cabines UV ne changent pas. » Dans un avis émis en décembre 2012, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande la cessation, à terme, de tout usage commercial du bronzage par UV artificiels et de la vente d’appareils délivrant des UV artificiels à visée esthétique. Ainsi, elle estime que « le projet de décret...[soumis par la Direction Générale de la Santé]... constitue une réponse partielle et insuffisante au regard du risque avéré de cancers cutanés pour leurs utilisateurs ». À titre de comparaison, l’Espagne exige la signature d’un « consentement éclairé » ainsi que la mise à jour d’un « carnet de bronzage » visant à contrôler les doses d’UV artificiels reçues par chaque consommateur (conformément aux recommandations de 2003 de l’OMS). Le Brésil, premier pays à interdire l’usage des appareils de bronzage (en 2009), a déjà été suivi par deux États en Australie. De nombreux pays européens renforcent leur réglementation depuis les trois dernières années pour limiter ce risque avéré.

Merci à Mathieu Boniol pour ses suggestions.
La science instrumentalisée pour défendre les cabines de bronzage

Les fabricants d’appareils de bronzage artificiel voient évidemment d’un mauvais œil les réglementations qui pourraient conduire à l’interdiction de leurs produits ou à la mise en place de dispositions plus restrictives et décourageantes pour les utilisateurs. Il n’est pas étonnant qu’ils s’organisent, directement ou indirectement, et tentent de faire prévaloir leurs points de vue et leurs intérêts.

Mais peut-on accepter que cette défense se fasse en propageant de la mauvaise information scientifique auprès du grand public, voire en travestissant les résultats scientifiques connus ? Ainsi, Soltron, l’un des principaux fabricants de solariums professionnels, indique sur son site, dans un « argumentaire pour une information saine et raisonnée » à destination de ses clients, les opérateurs de cabines de bronzage, que « de nombreux experts éminents de la Vitamine D sont convaincus que les avantages de la lumière du soleil l’emportent de loin sur les risques ». Quant à la décision du Centre International de Recherche sur le Cancer de classer les solariums en catégorie 1 (cancérigène certain pour l’homme), le même argumentaire cherche à en discréditer les bases scientifiques en indiquant que l’avis « [résume] 23 études [montrant] une grande variété de conclusions [...] : 5 ont été exclues pour données inutilisables ; 6 ont eu des résultats qui suggèrent qu’en fait les solariums réduisent le risque de cancer de la peau ! ; 16 ont eu des résultats dans la marge d’erreur acceptable ».

Pour l’Institut National du Cancer (INCa – www.e-cancer.fr), « l’hypothèse selon laquelle le rayonnement UV est un facteur protecteur contre certains cancers (sein, prostate ou côlon) ne repose que sur des études de faible niveau de preuve ». La réévaluation des seuils de vitamine D en cours « ne pourrait, en aucun cas, conduire à recommander la pratique du bronzage par UV artificiels » dont l’INCa rappelle qu’elle est « fortement déconseillée, qu’elle ne peut faire référence à un quelconque bénéfice pour la santé et que les dispositions règlementaires françaises ne permettent pas d’éliminer le risque de cancer associé à cette pratique ».

1 Voir par exemple : « Les rayonnements ultraviolets : amis et ennemis invisibles », Jean-Pierre Césarini – SPS n° 286, juillet 2009.

2 Beck F, Gautier A (dir.). Baromètre cancer 2010. Saint-Denis : INPES, 2011. L’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) est une agence de santé publique.

3 Institut national du cancer. http://opac.invs.sante.fr/doc_num.p...

Publié dans le n° 306 de la revue


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