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Les courbes de la discorde

Publié en ligne le 21 octobre 2010 - Climat -

Dans la controverse politico-scientifique autour de « l’imposture climatique » 1, la référence faite par Claude Allègre aux travaux du paléoclimatologue suédois Håkan Grudd tient une place centrale. Sur le fond car les améliorations apportées par Grudd à notre connaissance de l’évolution des températures pour ces deux derniers siècles heurtent de plein fouet la communication réalisée par certains « prophètes de l’apocalypse » pour lesquels les températures que nous avons connues à la fin du siècle dernier seraient exceptionnellement hautes, conséquence d’une élévation brutale et particulièrement rapide ; sur la forme car elle est symptomatique de la tournure passionnelle du débat public autour de la question climatique, les protagonistes ne s’encombrant pas de scrupules sur les moyens à mettre en œuvre pour faire avancer leurs thèses. S’appuyant sur un échange de courriels qu’il a eu avec Håkan Grudd, le journaliste Sylvestre Huet 2(Libération) dénonce la « mystification de l’auteur de L’imposture climatique  » et ajoute que « la falsification introduite par Claude Allègre est proprement monstrueuse » ; Claude Allègre adresse alors un courriel au journaliste : « Monsieur Huet, vous êtes un imbécile stalinien comme vous l’étiez hier ». Que penser de cette polémique ?

Les enjeux

La question centrale est relative au rôle joué par le CO2 dans le changement climatique actuel. L’augmentation très rapide de la concentration du CO2 dans l’atmosphère depuis le XVIIIe siècle n’est pas controversée, pas plus que ne l’est son origine dans la combustion de carbone fossile (charbon, pétrole, gaz) ; la contribution du CO2 à l’effet de serre et donc, toutes choses étant égales par ailleurs, à une élévation de la température, n’est pas controversée non plus (ce sont les lois de la physique). La controverse est centrée sur une question précise : l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère est-elle, oui ou non, le facteur dominant du changement climatique en cours ?

La réponse aujourd’hui formulée par le GIEC à cette question est : « il y a neuf chances sur dix que “oui” ». La communication réalisée pour populariser cette conclusion s’est longtemps appuyée sur la double affirmation que, d’une part le climat n’a jamais été aussi chaud qu’aujourd’hui dans la période historique, et d’autre part que la double crosse de hockey de Michael Mann illustrait la brutalité du réchauffement climatique, et la corrélation forte entre les températures et la concentration de CO2 mesurées.

La publication de Grudd est mobilisée par Claude Allègre pour récuser d’un seul coup ces deux thématiques : (1) la température d’aujourd’hui n’est pas exceptionnelle ; (2) la courbe de température de Mann est fausse (il n’y a pas de double crosse de hockey) et donc l’évolution de la teneur en CO2 ne peut pas être le fait explicatif principal du changement climatique en cours.

Les faits

Ce que dit et publie Håkan Grudd. La publication en 2008 dans Climate Dynamics est en accès libre 3 (en langue anglaise). Ce paléoclimatologue a reconstitué, avec des méthodes plus fines que celles de ses prédécesseurs, les températures qui régnaient durant les étés du nord de la Suède. Ses conclusions révisent diverses idées reçues : la fin du vingtième siècle n’est pas exceptionnellement chaude à l’échelle historique. À des échelles décennales ou centennales, la température qu’il faisait autour de 750, 1000, 1450 ou encore 1750, était d’un même ordre de grandeur qu’actuellement, voire plus chaude. Plus particulièrement, les deux siècles de « l’optimum médiéval » étaient même significativement plus chauds qu’aujourd’hui. Qui plus est, autant les températures passées avaient été sous-estimées, autant les températures récentes avaient été surestimées. Or, les calculs que réfute Grudd étaient ceux-là mêmes sur lesquels s’appuyaient Michael Mann pour construire sa courbe des températures. Grudd publie alors sur un même graphique (figure 9 de sa publication) la courbe de températures jusque-là retenue et la courbe sur laquelle il convient désormais de s’appuyer. L’examen visuel montre une bonne correspondance entre les deux modes de calcul jusqu’au dix-huitième siècle inclus, une divergence manifeste entre les deux modes de calcul pour le dix-neuvième siècle, puis une évolution parallèle des deux courbes durant le vingtième siècle. La courbe s’arrête en 2004.

Ce que dit et publie Claude Allègre. Claude Allègre publie lui aussi deux courbes. Pour illustrer l’évolution comparée dans le temps des teneurs en CO2 de l’atmosphère et des températures mesurées, Allègre représente sur un même graphique (p. 48) une courbe « en crosse de hockey » pour la concentration en CO2 (sans échelle d’ordonnées) et reproduit la courbe de Grudd « à main levée », puis « l’actualise » de son propre fait en faisant figurer l’abaissement de température mesuré ces dix dernières années, qu’il justifie par une deuxième courbe également publiée p. 48, et enfin la pro-longe en faisant figurer un abaissement anticipé pour les années suivantes. À aucun moment, le lecteur n’est averti de ce retraitement et il peut légitimement penser que la courbe publiée représente des travaux récents de Grudd, ou des extrapolations réalisées avec son aval, ce d’autant plus que la légende de la courbe se contente d’indiquer : « Voici la courbe de température en fonction du temps, établie pour les périodes historiques par Grudd en 2008 ». Le texte que cette courbe entend illustrer est le suivant :
« Le GIEC s’est, pendant un temps, accroché à la courbe en crosse de hockey pour l’abandonner lors de son dernier rapport. Le coup de grâce a été porté en 2008 avec une étude très fine du Suédois Håkan Grudd sur les anneaux d’arbre. Ce chercheur a mis l’accent sur l’existence d’un phénomène physiologique dans la croissance des anneaux d’arbres : les nouveaux anneaux sont toujours, a-t-il montré, plus épais que les anciens par suite d’un processus de compaction. Autrement dit, les jeunes anneaux sont plus épais que les vieux. Si on ne tient pas compte de cet effet, on surestime les températures récentes, puisque c’est l’épaisseur qui est liée à la température. C’est l’erreur qu’ont faite beaucoup des auteurs, dont Grudd lui-même, qui a confessé son erreur passée. Or, ce sont les données qu’a utilisées Mann. » (p. 49)

Source : le blog de Sylvestre Huet http://sciences.blogs.liberation.fr
Le livre de Sylvestre Huet

Ce que dit et publie Sylvestre Huet 4Sylvestre Huet entre en contact avec Håkan Grudd, lui présente la courbe que Claude Allègre lui attribue et lui demande confirmation. Grudd nie être à l’origine de cette prolongation de sa courbe arrêtée en 2004, et fait part de son irritation. Sylvestre Huet dénonce alors ce qu’il appelle la « mystification » de Claude Allègre : « La falsification introduite par Claude Allègre est proprement monstrueuse. Alors qu’il suit d’assez près la courbe de Grudd de l’an 500 à 1900, brusquement, il dessine autre chose après 1900. Cette fabrication de don-nées frauduleuses vise à tromper le lecteur qui n’aurait pas sous les yeux la courbe publiée par monsieur Grudd » ; Claude Allègre a dessiné une courbe très différente de celle de Grudd pour les années post 1900. Alors que celle de Grudd remonte très vite et sans jamais retomber, celle qu’Allègre a publiée monte bien plus lentement, puis retombe ».

Le livre de Claude Allègre

La réponse de Claude Allègre à Sylvestre Huet. « Toutes les courbes de l’ouvrage sont redessinées. Il y a donc des inexactitudes ou même des exagérations par rapport aux originaux. C’est un choix éditorial. Ceci signifie que les courbes ne sont que les supports illustratifs du raisonnement écrit. La page 48 ne fait pas exception. Certes, la partie dépassant l’an 2000 est une « extrapolation » qui ne devrait pas exister puisque les courbes de Grudd s’arrêtent à 2000 ! Mais cela ne change rien à la démonstration du texte. Cette courbe est destinée à montrer que la courbe de température ne suit pas la courbe du CO2 contrairement à la courbe de Mann. […]. Cela ne change rien à la conclusion sur le fait que la température actuelle dans la zone où l’on sait la mesurer correctement (hémisphère Nord) n’est ni la plus chaude des temps historiques (cf. les courbes de Grudd), ni du quaternaire, ni des temps géologiques et que la température ne suit pas la variation continue et monotone du CO2 […]. Les questions véritables de fond sont les suivantes :
1°) M. Grudd n’établit-il pas que les variations des températures anciennes sont sous-estimées dans les données des anneaux d’arbres utilisées par Mann ? La réponse est Oui. A-t-il montré qu’il n’y avait pas de crosse de hockey dans les températures qu’il a estimées ? La réponse est Oui. A-t-il montré que les températures actuelles étaient les plus chaudes des périodes historiques ? La réponse est Non.
2°) Est-ce que la courbe de Mann dite « en crosse de hockey » a été établie à l’aide d’une statistique erronée comme l’ont montré McIntyre et Mc Kitrick, critiques validées par les deux commissions américaine de Wegman (Département de l’Énergie) et North (Académie des Sciences) ? […] La réponse est Oui. »

Commentaires

291_48-52_2De l’an 500 à 1900. Les tracés sur cette période ne sont pas controversés. En particulier, il y a bien divergence, pour le dix-neuvième siècle, dans le nord suédois tout au moins, entre les teneurs en CO2 de l’atmosphère (élévation forte et brutale) et les températures (refroidissement significatif).

Le vingtième siècle. Après un siècle et demi de baisse des températures, le vingtième siècle est un siècle de réchauffement. Force est de constater que le militant Allègre a la main légère et minore le réchauffement calculé par Grudd.

Le vingt et unième siècle. Quant à la prolongation de la courbe faisant apparaître une baisse des températures constatées et attendues à compter de 2004, les faits sont clairs : il s’agit bien d’un scénario proposé par Claude Allègre sur la base de la courbe de Grudd, sans que ni Grudd ni le lecteur ne soient au courant ; c’est bel et bien Sylvestre Huet qui met à jour, en questionnant Grudd, la vraie nature de cette prolongation.

291_48-52_3En guise de conclusion. Certes, le livre publié par Claude Allègre n’est pas une publication scientifique : c’est un livre politique et revendiqué comme tel. Néanmoins, le chapitre dans lequel cette discussion est menée est intitulé « observations » et le prologue promettait au lecteur qu’il y trouverait « les faits » (p. 8). Certes, les libertés que Claude Allègre prend avec les faits ne changent rien ni au fait que la température actuelle dans le nord de la Suède n’a pas le caractère exceptionnel qu’on a pu croire, ni au fait qu’elle ne suit pas « la variation continue et monotone du CO2 » comme on avait pu là aussi le croire. Certes donc, Claude Allègre soulève des questions légitimes au regard des travaux qui invalident la courbe en crosse de Hockey des températures de Michael Mann, mais pourquoi une telle désinvolture de sa part dans le traitement des données factuelles ? Pourquoi tout simplement ne pas mettre enfin autant de rigueur dans les livres destinés au grand public que dans les publications destinées à des revues à comité de lecture ?

1 Allègre, L’imposture climatique ou la fausse écologie, Plon, 2010. Voir notre note de lecture.

4 L’imposteur c’est lui - Réponse à Claude Allègre, Sylvestre Huet, éditions Stock, 2010. Voir notre note de lecture.

Publié dans le n° 291 de la revue


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L' auteur

Michel Naud

Ingénieur, entrepreneur des industries métallurgiques et mécaniques, président de l’AFIS de 2006 à (...)

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