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Les enfants de la psychanalyse

Publié en ligne le 7 avril 2013
Note de lecture de Martin Brunschwig

« Je me considère comme un enfant battu par les mots. »
(Témoignage de Norbert, p. 130)

Marion Mari-Bouzid, psychologue cognitiviste et comportementaliste (et nombreux autres titres), propose un ouvrage original : présenter les témoignages d’enfants de psychanalystes parfois renommés pour déterminer ce qui se passe lorsque la psychanalyse occupe une place prépondérante dans la vie d’un individu. De « vrais » enfants de psychanalystes ont effectivement tout pour éclairer d’un jour intéressant une influence qui est chez eux peut-être paroxystique, mais qui peut aussi bien s’exercer sur nombre d’entre nous, « enfants de la psychanalyse », car membres d’une société où elle a tellement pignon sur rue (au moins en France).

Sur la forme, l’ouvrage, construit en grande partie autour des témoignages d’une dizaine d’intervenants, est facile et agréable, limite « relâché » puisque le style oral y est employé. Mais sur le fond, les enseignements sont nombreux et éloquents ! On constate par exemple que le monde des psychanalystes et de leurs familles ou amis est un entre soi plutôt fermé. Un mode de vie et de pensée de « ceux qui savent », contre le reste du monde, et qui explique bien des choses sur l’arrogance rencontrée parfois et les certitudes affichées si souvent par les psychanalystes. Ce constat me paraît d’ailleurs affaiblir un peu le postulat de départ selon lequel nous serions tous « enfants de psy »…

Mais ce qui frappe le plus, et pourrait surprendre, si l’on ne savait par ailleurs que la psychanalyse est une fumisterie 1, c’est de constater combien ces enfants vont mal ! Aucun ne remet pourtant en cause la psychanalyse et ils continuent de penser que cette démarche les rapproche de la vérité. Mais par contre, ils soulignent tous à quel point ce questionnement perpétuel, cette recherche permanente de vérités « cachées » ou de « raisons profondes » sont invivables.

Globalement, l’auteur résume le problème p. 266 en disant : « quand on gratte bien, et que l’on creuse, on finit par trouver le trou que l’on a soi-même creusé 2 ». On ne compte plus les extraits qui vont dans ce sens, les « j’aimerais tant vivre simplement » ou « j’aimerais ne pas me poser de questions et vivre les choses telles qu’elles sont… » ; mais il faut noter aussi que cette posture est présentée comme primaire par ces enfants sûrs d’eux.

Les autres problèmes bien posés sont d’une part le fait que cette recherche des raisons profondes se heurte à un obstacle tout bête, une objection qu’il est d’ailleurs étonnant de ne pas rencontrer plus souvent : où s’arrêter ? Il est bien évident que chaque « révélation » peut cacher une autre raison encore plus profonde et ainsi de suite… D’autre part, le fait d’interpréter sans cesse anéantit toute action et conduit visiblement à négliger le réel pour ne plus voir que les interprétations. Il devient impossible, pour un parent psychanalyste, d’aborder le mal au ventre de son petit sans chercher « ce que ça cache »… et en négligeant de soigner son indigestion ! Cet aspect est bien résumé par un titre de chapitre éloquent, dans cette partie du livre : « l’impossibilité de se forger la moindre certitude ».

Au total, les dégâts de la psychanalyse sont dénoncés fermement, et sa seule excuse serait de « ruiner les gens pour leur bien »… (pour rejoindre approximativement Coluche et son fameux « mourir guéri »). L’auteur dresse en fin d’ouvrage un réquisitoire, une longue conclusion qui s’éloigne des témoignages, et lui permet de mettre la psychanalyse face à quelques contradictions intrinsèques irréductibles. Ainsi, une réjouissante analyse de la prétention des psychanalystes à s’occuper de « chacun de nous », de refuser de réduire l’individu à une norme, etc. etc. (couplet bien connu…) ; en fait, c’est bien le contraire que fait la psychanalyse : « Le sujet en analyse s’attendant à découvrir sa singularité sera donc bien déçu de trouver en lui encore et toujours les mêmes 3 désirs inconscients inavouables et présumés universels ». Ainsi également la démonstration sans faille du fait qu’il n’est pas suffisant de savoir ou comprendre pour changer, contrairement à l’idée bien répandue.

L’auteur en vient à conclure que finalement, la psychanalyse s’avère être la nouvelle maladie que les psys vont devoir soigner. Si l’on excepte un petit quizz en fin d’ouvrage, sans doute là pour détendre un peu l’atmosphère, mais qui m’a paru tout juste du niveau des tests d’été des journaux féminins 4, je recommande à tout un chacun la lecture de ce livre très éclairant qu’on aurait aussi pu intituler « malaise dans la civilisation psy ».

Une autre note de lecture sur ce livre par Jacques Van Rillaer.

1 Voir, entre autres, notre hors-série, n°293, « les dessous du divan ».

2 Cela m’évoque également un commentaire très judicieux de jacques Van Rillaer dans un de ses ouvrages, où il compare la psychanalyse à une pelle avec laquelle on creuse encore, lorsqu’il faudrait justement offrir une échelle pour s’en sortir !

3 Souligné par moi.

4 Autrement dit, on se demande bien ce qu’il vient faire en conclusion d’un livre si intéressant !


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