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Les marchands de clones

Publié en ligne le 16 juillet 2004
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 259, octobre 2003

« [...] biologiste moléculaire matérialiste, je pense [...]que la nature humaine n’est pas intrinsèquement plus sacrée que celle d’une vache ou d’une brebis, et que les arguments religieux n’ont rien à faire dans ce débat. » Extrait, page 158.

De multiples définitions pour un clone

L’audacieuse déclaration de Bertrand Jordan reproduite dans l’exergue ci-dessus est en adéquation parfaite avec le ton adopté dans son ouvrage. A dessein, il désacralise le débat, en le détachant des contingences émotionnelles qui lui sont immanquablement liées. Pour y parvenir, il lui faut avant tout en expliquer, avec objectivité, l’histoire, celle des chercheurs et celle des techniques.

Et d’abord, question essentielle à la compréhension de la suite, qu’est-ce qu’un clone ? Ce peut être une colonie de bactéries à la surface d’un milieu nutritif gélifié, ou encore un ensemble de plantes provenant de la multiplication végétative. Mais celui qui préoccupe tant la société aujourd’hui est d’une autre nature : il s’agit d’un embryon dont le patrimoine génétique est identique à un individu donné.

La polémique qui secoue actuellement l’opinion publique est née d’une peur : celle de la pratique d’une telle forme de reproduction, sans doute parce qu’elle touche à la création et peut sembler sacrilège à certains.

Mêmes moyens, mais objectifs différents

Deux techniques nous sont présentées.

Le clonage reproductif, à but commercial, en vue de la reproduction d’un animal à l’identique : d’une cellule d’un animal donneur, on extrait le noyau, porteur du matériel génétique. Il sera injecté à l’ovocyte, préalablement énucléé, d’une femelle donneuse. L’embryon obtenu sera transplanté dans l’utérus d’une femelle porteuse. Si l’embryon arrive à terme, le petit qui naîtra sera le clone du porteur du matériel génétique (le donneur de noyau). Les deux autres animaux ne représentent en quelque sorte que la logistique de l’opération.

Le clonage thérapeutique, lui, consiste à d’abord créer un embryon à partir d’une cellule du patient (jusqu’ici c’est le même cheminement que pour le reproductif), puis à en prélever quelques-unes avant qu’elles ne se différencient et à les cultiver en provoquant la différenciation dans le sens voulu (fabriquer des cellules de peau pour soigner des brûlures par exemple).

Cet aspect médicalisé, à visée « humanitaire », du clonage, est mieux accepté par l’opinion publique parce que auréolé d’une éthique dans ses objectifs.

Pourtant, l’auteur nous montre combien les deux pratiques sont liées. Etudier le clonage thérapeutique, c’est, dans le même temps, se rapprocher de la maîtrise du clonage reproductif. Les techniques sont similaires et toute amélioration de l’une conduit au progrès de l’autre.

La synchronisation de la cellule : là où le bât blesse

Le clonage a longtemps buté sur une difficulté technique majeure : celle de synchroniser le matériel génétique d’une cellule déjà différenciée (non embryonnaire) avec l’ovule auquel il est intégré. La maîtrise de cette étape permettrait de prendre n’importe quelle cellule dans l’organisme de l’individu à reproduire.

Mais jusqu’en 1987, les chercheurs ne s’y intéressaient plus car il avait été dit et démontré que cette synchronisation était impossible : une cellule différenciée a franchi des étapes qui ne correspondent plus à celles de l’ovule.

Pourtant, entre 1987 et 1996, deux chercheurs, Wilmut et Campbell, s’obstinèrent à trouver un moyen de reprogrammer la cellule pour que l’ADN de son noyau se fasse accepter par l’ovule. La solution fut apportée... en l’affamant !. Maintenue à un stade où elle est contrainte d’être inactive, le transfert de son noyau reprogrammé permet aux protéines de l’ovule de s’y fixer et de démarrer le processus d’embryogenèse.

L’intérêt des laboratoires fut relancé, et Dolly, la première brebis clonée avec ce procédé, naquit en 1996.

Pour autant, cette synchronisation n’est probablement pas parfaite, au vu du taux de mortalité impressionnant des foetus. Il faudra encore du temps avant de parvenir à une totale compréhension de ce stade délicat et de sa maîtrise.

Questions scientifiques et sociétales

Bertrand Jordan ne vous expose pas que les problèmes techniques, mais aussi les difficultés conceptuelles, comme le décalage entre l’éthique réclamée par le public et l’engouement des laboratoires, entièrement voué au profit.

Le problème du brevetage du vivant est également abordé, avec son lot de contraintes, de surenchères, de publications de plus en plus détaillées pour être certain de ne pas être copié.

Enfin, l’auteur vous emmène de pays en pays, de l’Europe aux États-Unis, vous montrant des indécisions, des incertitudes, des contradictions, révélant un problème d’une complexité infinie.

La charge idéologique de ce phénomène de société, associée au pouvoir exorbitant des laboratoires qui en tirent les ficelles, rend ardue la froide prise en compte des seuls faits. La science devra participer à des décisions collectives mûrement réfléchies, soigneusement détachées des pressions économiques.

Ce sera la conclusion de Bertrand Jordan. Celle d’un sage.

Publié dans le n° 259 de la revue


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