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Les mots pèsent

Publié en ligne le 26 mars 2014 -
par Kamil Fadel - SPS n° 306, octobre 2013

Le test est bien connu en linguistique : prenons Kitsé et Boubo, deux « mots » d’une langue imaginaire. Question : lequel signifie oreiller ? Indépendamment de l’origine géographique, culturelle, ethnique... quasiment toutes les personnes interrogées répondent Boubo. Si l’on demande lequel désigne un couteau, la réponse qui fuse est Kitsé.

Les noms des objets sont-ils de pures conventions ou sont-ils naturels ? Dans le Cratyle, Platon discutait déjà de cela il y a près de deux mille cinq cents ans. Plus proche de nous, le linguiste hongrois Ivan Fonagy a montré que les consonnes dures k et t sont anormalement présentes dans Les Châtiments de Victor Hugo où l’auteur exprime sa colère contre Napoléon, alors que dans L’art d’être grand-père, ce sont les consonnes douces comme m et l qui sont les plus fréquentes.

Le symbolisme phonétique, c’est-à-dire l’attribution de sens aux sonorités, est un sujet discuté depuis longtemps. Selon l’une des théories les mieux acceptées, on associe les sons riches en hautes fréquences à tout ce qui est petit, léger, pointu... alors que les basses fréquences évoquent ce qui est gros, lourd, rond... sans doute parce qu’il en est généralement ainsi dans la nature, pour des raisons physiques.

Très récemment, une étude menée par un professeur de l’Université Stanford à propos des noms que les fabricants donnent aux aliments confirme cette règle : on donne aux biscuits et autres petites gourmandises légères des noms du premier type, alors que les glaces et desserts crémeux, plutôt « lourds » portent des noms du second type. Cela va plus loin encore, car même si l’on demande à une personne si elle pré- fère manger la glace Frish ou la glace Frosh – deux glaces qui n’existent pas – la majorité des gens répondent Frosh, alors que la tendance s’inverse s’il s’agit d’un biscuit censé être léger. On peut être sceptique et rétorquer que c’est peut-être une histoire d’œuf et de poule : c’est parce que nous sommes habitués aux noms que les fabricants donnent que l’on choisit un nom qui se situe dans la tradition, la conformité... Malgré tout, cela n’enlève rien à l’intérêt du sujet lui-même, attesté par de très nombreuses autres études où l’on s’intéresse par exemple aux noms que des tribus isolées dans des forêts donnent aux animaux...

http://alumni.stanford.edu/get/page...

Publié dans le n° 306 de la revue


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