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Les nourrissons et le langage

Publié en ligne le 15 novembre 2006 -
par Agnès Lenoire

Dans sa rubrique Actualités, Science & Vie relate une étude sur les nourrissons de trois mois, menée par l’équipe de l’Inserm de Ghislaine Dehaene 1, associée au CNRS et CEA. Cette étude visait à observer les réactions du cerveau d’une dizaine de bébés pendant qu’on leur parle, au moyen de la technique d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

Il ne lui manque que la parole

Les mêmes chercheurs avaient montré en 2002 que les bébés activaient les mêmes zones de leur cerveau que les adultes à l’écoute d’un locuteur.

L’IRMf a montré plusieurs réactions surprenantes : des phrases courtes — deux secondes — provoquent la mise en « route » en cascade de régions temporales et frontales, aire de Wernicke pour la production du sens, et aire de Broca pour la génération de mots et la mémoire à court terme. Si la phrase est répétée, l’aire de Broca s’active de manière plus intense. Comme l’adulte, le bébé entretient une étroite collaboration entre les deux aires. Il est donc équipé pour parler rapidement.

Le langage, un talent spectaculaire

Cette étude m’inspire quelques réflexions pédagogiques. Les acteurs qui gravitent autour du très jeune enfant de 2 et 3 ans sont tous admiratifs devant la facilité, la rapidité et la puissance d’apprentissage de la langue par les enfants de cet âge. Songez un peu : à 6 mois, un bébé babille à peine quelques sons, et deux ans et demi plus tard, il parle couramment avec n’importe quel adulte ! Si vous escortez un jeune enfant dans ses progrès, vous avez déjà dû constater le décalage suivant : alors que l’apprentissage des couleurs ne requiert que des compétences somme toute assez simples (identification et mémorisation), il est courant qu’à trois ans, l’enfant bute sur leur acquisition. Le petit de trois ans confond parfois les couleurs primaires, mais tient avec vous une conversation subtile où interviennent des opérations complexes : construction syntaxique, vocabulaire adapté, maîtrise du sens. Vous avez aussi parfois droit à une explosion de créativité, preuve que la compétence que l’enfant travaille est suractivée. En voici un joli exemple vécu dans ma classe : une fillette de deux ans et demi se lève de la sieste, regarde par la fenêtre la pluie qui tombe très fort et me dit " Regarde maîtresse, il pleuverse !". Elle a employé "pleuverser" pour "pleuvoir à verse".

Le langage est-il inné ?

Face à ces talents spectaculaires, nombre de linguistes ont cherché une cause. Le linguiste Noam Chomsky 2 a ainsi supposé en 1957 une capacité innée, qui aurait donné naissance à une grammaire originelle, qu’il a appelée « grammaire générative ». À partir de là, une extrapolation a donné naissance à l’idée d’un gène de la grammaire (jamais découvert). Cette grammaire originelle, universelle à toutes les langues a été reprise par Steven Pinker 3 Sans aller aussi loin que Chomsky et Pinker, sans chercher la source originelle de nos langues, il nous faut admettre, à la lumière de ce que nous révèle l’IRMf des bébés, que le langage a sa part d’inné, par l’équipement neuronal présent très tôt dans son cerveau, sans pour autant renier la construction future que ce nourrisson « surdoué » va mener sous l’impulsion de son entourage. Le constructivisme n’a en effet plus lieu d’être. Le principe de « tabula rasa » est mort. Le nourrisson ne naît pas nu, il naît avec de grands atouts physiologiques. La construction des apprentissages se fait grâce à un appareillage sophistiqué déjà en place.

1 voir Communiqué de presse [disponible sur archive.org— 15 août 2019]

2 Linguiste américain né en 1928. Selon l’axiome de la théorie générative, chaque locuteur partage une connaissance tacite de certains universaux linguistiques qui lui permettent d’apprendre sa langue maternelle

3 S. Pinker dirige le centre de neurosciences cognitives du Massachussets Institute of Tecnology. Il est l’auteur de L’instinct du langage, chez Odile Jacob, 1999


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