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Les options fondamentales

Publié en ligne le 8 juillet 2004 - Éthique - Philosophie - Science
SPS n° 233, mai-juin 1998

Les mots jouent à cache-cache. Les discours disent autre chose que ce qu’ils disent.

Les arguments que nous employons pour affirmer nos choix éthiques, philosophiques, métaphysiques, politiques, techniques, sociaux, sont surdéterminés par des options fondamentales. Ces options nous viennent du fond de notre vie psychique. Nous les avons forgées lentement et progressivement, sans en avoir le plus souvent conscience. Leur implantation dans notre passé en fait des choix durables et peu influençables à court terme, même si une analyse fine et pénétrante pourrait être capable de détecter le jeu des influences à long terme qui les ont conditionnées 1. Mais avec ces lents conditionnements, notre alchimie intérieure a produit, au long des années, une structure personnelle de pensées (une structure de manière de penser) qui dirige nos choix immédiats. Cette alchimie intérieure pourrait être appelée - mais ce serait une autre et longue étude - notre liberté. Pour détecter et comprendre les choix affichés, aussi bien en soi que chez les autres, il est nécessaire de passer au niveau de ces options premières, qui seules les éclairent.

Le discours scientiste

A vrai dire, expliquer - comme il est coutume de le faire depuis la vogue du scientisme sociologique 2 - la nature de ces options par leurs déterminations, éducatives, familiales, économiques, est une procédure d’explication pauvre. Il faudrait par exemple expliquer pourquoi, dans certaines familles, tous les enfants ne professent pas les mêmes options politiques et morales. Nous sommes, depuis la vague du scientisme né au XVI Il (1 71) siècle, envahis par une philosophie du pan déterminisme qui a, notamment, parmi d’autres, l’inconvénient de n’expliquer rien du tout dans le domaine de l’homme. Il n’est pour s’en persuader que de constater les échecs récurrents de la prétendue science économique. S’il existait une manière de dominer l’être humain par la science comme nous dominons la loi de la chute des corps dans le vide, la fusion du métal ou la construction en béton, on ne pourrait plus jouer au poker, les guerres seraient gagnées ou perdues avant d’avoir commencé, et la vie des couples serait conduite comme on conduit un ordinateur. Francisco Varela, pourtant l’un des premiers initiateurs de « Inintelligence artificielle », en est arrivé aujourd’hui à penser que le fonctionnement de la psyché n’a pratiquement rien à voir avec celui d’une machine électronique 3, cette machine et là nous rencontrons une énigme passionnante qui mériterait encore une longue étude - fut-elle produite par cette psyché.

Le discours ordinaire de la politique

Dans le domaine politique nous voyons les polémiques se déployer en faveur de telles ou telles solutions sociales et économiques. Chacun, cherchant à prouver la pertinence de ses choix, y va des preuves de leur efficacité - ou, comme on dit aujourd’hui, de leur faisabilité. Chacun invoque l’objectivité de ses positions, aveugle et sourd au fait que si, comme c’est le cas, on peut opposer une objectivité à une autre ; cela prouve simplement que cette prétendue objectivité n’existe pas.

Le chômage, la famille, les impôts, la centralisation administrative, l’éducation, j’en oublie, occupent ce champ privilégié où se déploient des arguties inextricables.

Quand une personne affiche et défend des choix sociaux et politiques au niveau des pratiques et méthodes de gestion de la vie sociale, administrative et relationnelle, quelles sont les options profondes qui la conduisent ? On avance, sur d’innombrables actions politiques, sociales et économiques, des jugements affirmatifs et doctes, qui se doivent d’être marqués de la compétence et de la science. Cependant ces choix, opinions et injonctions sont pluriels et souvent contradictoires. Chacun des experts qui les invoquent est à la fois persuadé et appliqué à persuader les autres - que ce sont les siens qui sont les bons.

Mais quels sont les choix antérieurs, ce que je nomme ici : options fondamentales, monde souterrain qui guident, en vérité, les arguties, preuves et raisonnements manipulés dans les discours ?

Qu’est-ce qui fait courir les cœurs ?

Sous la rationalité qui se veut objective, derrière les raisons que nous avançons, derrière le masque de nos systèmes de paroles, on peut, si l’on a le goût des vérités encombrantes, détecter ces « raisons que notre raison ignore ». celles-ci sont nos vérités intimes. Celles que nous n’aimons pas regarder en face parce qu’elles mettent à nu notre être le plus personnel.

Un examen attentif, une recherche pénétrante, qui a l’audace d’aller derrière les apparences, peut découvrir un univers psychique ordinairement caché - parfois aux yeux même de ceux qui en sont le siège. Pas toujours, car il y a des lieux privilégiés où ces options émergent des limbes où elles se terrent habituellement. Citons, sans intention d’être exhaustif, les repas de chasse, les échanges après boire, les confidences sur l’oreiller. Mais, le plus souvent, la vie sociale oblige celui qui désire aller derrière les masques à prêter attention aux connotations des discours en furetant là où les vérités intimes montrent le bout de l’oreille à l’insu de celui qui se dévoile.

Pour aller vers ces options fondamentales il faut apprendre à détecter les polyvalences du langage. C’est une idée innocente que les mots, les phrases et les discours auraient un sens qui servirait à communiquer des idées, des ordres, des plaintes, et des jugements. Dans la plupart des discours, le sens est caché sous une épaisseur de strates sédimentaires. Les discours servent autant à dire quelque chose qu’à la cacher. En fait le discours est fait pour cacher ce qu’on désire - consciemment ou inconsciemment - cacher à ceux à qui on voudrait cacher le sens, et à le dévoiler à ceux avec qui on est en complicité.

Le reste est faribole, langue de bois, hypocrisie, mensonge, illusion.

Avec ces options fondamentales nous touchons aux secrets les plus intimes. Il appartient à chacun de les traiter lui-même dans son cœur et son esprit. Aussi nous garderons nous de venir les dévoiler à propos de tel ou tel sujet. On se limitera ici à inciter ceux qui ne craignent pas la lumière, et qui en ont ras les yeux des brumes celtiques et des mirages du désert, à tenter la piste d’une auto-psychanalyse. Au delà des premières chicanes, et une fois cicatrisées les plaies et bosses, ils déboucheront sur une terrasse inondée de soleil où l’initié « se réveille... et debout devant lui se tient le hiérophante accompagné des mages. On l’entoure, on lui fait boire un cordial. Il se lève ». « Te voilà ressuscité, dit le prophète, viens célébrer avec nous l’agape des initiés et raconte nous ton voyage dans la lumière d’Osiris. Car tu es désormais l’un des nôtres » 4

1 C’est pourquoi, contrairement à un préjugé universellement à la mode, les publicités et propagandes n’ont qu’une efficacité faible sur les choix pour les personnes.

2 Le scientisme n’est pas la science. La science est une production du génie humain qu’il n’est pas question de mettre en cause ici. Le scientisme consiste à juger que la science doit avoir vocation de diriger toutes les options humaines, même celles sur lesquelles elle devrait rester muette, et notamment sur les options éthiques. Les options éthiques ne sont pas des constatations de faits comme en opère la science. L’option éthique est un choix radical. Un choix, qu’au risque de heurter, nous affirmons non déterminé et même indéterminable en essence, car, déterminé, il ne serait plus un choix.

3 Cf Connaître les sciences cognitives. Francisco Varela. Seuil. 1989. Le lecteur est convié à réfléchir à la très riche notion d’« émergence » avancée par l’auteur.

4 Édouard Schuré. Les grands initiés. Livre 111, Hermès. Chapitre IV, Osiris Éd. Librairie académique Perrin et Cie. Paris. 1910..


Publié dans le n° 233 de la revue


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