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Les pierres truquées de Marrakech - Avant-dernières réflexions sur l’histoire naturelle

Publié en ligne le 15 juillet 2004
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 254, octobre 2002

« Mais, ce faisant, nous commettons la plus grande des erreurs historiques : nous jugeons de façon arrogante nos prédécesseurs à la lumière des connaissances modernes dont ils ne disposaient évidemment pas. » Extrait, page 30.

Profondeur de la réflexion, ponts jetés entre le monde des idées et la réalité, réhabilitation de quelques scientifiques malmenés par l’histoire, prises de positions fermes dans les débats de société, ces « Avant-dernières réflexions sur l’histoire naturelle » nous offrent la vision d’une science vivante, attirante, engagée, véritablement institutrice. Livrée par Stephen Jay Gould 3, avec supplément d’âme.

Mystifications de scientifiques

La première partie de l’ouvrage est consacrée à la présentation de quelques mystifications de scientifiques. Comment furent-elles réalisables ? Quelles leçons peut-on en tirer ? La morale que nous a léguée l’histoire à travers leur narration est-elle d’actualité ?

Le plus célèbre trucage en paléontologie a eu lieu en 1726 et montre comment un professeur naturaliste de Würzburg, M. Beringer, a été mystifié par ses pairs, lesquels avaient semé sur une montagne proche de chez lui de faux fossiles, aussi nombreux que diversifiés :lézards, coquillages, mais aussi soleils et lunes !... On y voit ainsi comment ce naturaliste, étonné, mais finalement enthousiasmé par cette manne, découverte au cours de ses pérégrinations, va écrire plusieurs volumes d’un ouvrage relatant ses trouvailles.

La duperie était-elle facilement décelable ? Beringer manquait-il cruellement d’esprit critique ? L’histoire l’a ridiculisé. Des générations se sont gaussées non seulement de sa crédulité, mais aussi d’une pauvreté supposée du raisonnement scientifique de ce début de XVIIIe. Gould nous rappelle à la réalité du contexte : en 1726, l’origine organique des fossiles n’était pas connue ! La science fonctionnait donc avec les outils intellectuels dont elle disposait.

Pour expliquer l’origine des fossiles, les savants pensaient alors à une création ordonnée de matière de la part du minéral lui-même, qui n’était pas sans rappeler la formation des cristaux. Que la matière minérale cherche à reproduire des figures animales ou même célestes en son sein était une hypothèse largement admise par la communauté scientifique. Un cadre de pensée propre à une époque ne donnant prise à l’esprit critique que dans le champ des investigations possibles, les fossiles de soleils et autres astres ramassés par Beringer faisaient partie de ces possibles. D’autres hypothèses s’y intégreraient plus tard. ..

À propos de l’évolution

La seconde partie du livre voit Gould se livrer à son exercice favori de défense de l’évolution, puis de la dénonciation de ses dérives. Nous avons tous entendu parler du darwinisme social. Mais Gould ne se contente pas d’en parler, il va nous faire toucher du doigt l’inhumanité du raisonnement évolutionniste social, et les drames qui en découlent. Comme cet incendie qui a ravagé les ateliers de confection de chemisiers Triangle, en 1911 à New York, où 146 jeunes ouvrières ont péri dans les flammes ou défenestrées, à cause de la dangerosité de leur lieu de travail. Les patrons n’avaient pas estimé nécessaire de sécuriser l’usine puisqu’une théorie de l’évolution sociale leur affirmait que la sélection naturelle était à l’œuvre et purifiait la société. À New York, l’usine des chemisiers Triangle est devenu le lieu symbolique de cet esclavage habillé de science, et lieu de pèlerinage annuel, pour rappeler la cruauté des pratiques patronales.

Le darwinisme social est étroitement lié à l’eugénisme. Gould dénonce les premiers généticiens qui ont joué un rôle actif dans ce mouvement, comme Davenport qui préconisait la restriction de l’immigration afin de limiter l’apport de mauvais gènes. Gould attire notre attention sur la frappante similitude des théories de certains de nos actuels généticiens avec celles de Davenport, les plus récentes étant d’autant plus dangereuses qu’elles sont plus raffinées au niveau argumentaire.

Une pratique absurde

Enfin, dans l’éternel débat de l’inné et de l’acquis, Gould déplore le non-sens que représente la pratique actuelle de mesurer l’inné et l’acquis en termes de pourcentages. On ne peut en effet rendre compte d’un comportement par la somme des contributions, génétiques et environnementales, prises séparément. C’est une erreur que Gould qualifie de davenportienne : « Cette formulation est aussi absurde que si l’on disait d’une femme attendant un enfant : “elle est un petit peu enceinte” » (page 332).

Un militant ouvert et combatif

Ce dernier ouvrage de Gould pourrait avoir l’air d’un grand fourre-tout, si Gould n’avait possédé ce talent de creuser chaque sujet jusqu’à épuisement. Il en émane une richesse de réflexion et d’expériences inusitée. Stephen Jay Gould demeure le héraut d’une science construite par et pour les hommes, au sein d’une réalité où elle s’implique totalement. Son militantisme dans de nombreux domaines intellectuels, sa pugnacité, ses engagements ouverts et combatifs l’ont fait s’opposer à un système de pensée unique, latent à tous les niveaux de la vie intellectuelle. Gould serait-il le Voltaire américain, version scientifique ?

Publié dans le n° 254 de la revue


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