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Les visages de la science

Publié en ligne le 5 avril 2015
Note de lecture de Gabriel Gohau

Je dois avouer que ce livre est de ceux qui dérangent le rationaliste que je m’efforce d’être, car j’y apprends d’emblée que la nature n’a pas de lois et que celles de la science sont largement contingentes, thèses qu’on a envie de dire relativistes. Et pourtant, je ne saurais trop louer la critique d’un certain empirisme. Comme l’auteur, je ne crois pas qu’il existe dans la nature une véritable caverne d’Ali Baba qui contiendrait toutes les théories découvertes et à découvrir.

L’auteur est un scientifique et historien de la science. Il a enseigné à l’Université de la Réunion, où il était spécialiste de chimie quantique, une discipline qui se prête volontiers à des idées qu’on peut soupçonner de subjectivisme ou de spiritualisme. Mais il est aussi historien et a rédigé un Que-Sais-je ? sur l’histoire de la chimie.

Sa thèse, à ce que j’en comprends, postule que la nature est amorphe à l’origine, et que c’est l’esprit qui la modèle, en inventant les théories, et en créant simultanément le réel en nous. Bien sûr, il y a quelque chose (plutôt que rien, disait Leibniz comme on sait) mais c’est moi qui choisis les concepts qui le façonnent. En bon historien, l’auteur nous prend des exemples convaincants : je sais avec lui qu’on peut décrire les lois de la mécanique en termes de forces ou de champs. Et qu’on disait la même chose en chimie avec les équivalents qu’avec la théorie atomique.

Mais ne pousse-t-il pas le bouchon trop loin ? En discutant Einstein qui disait que la Lune persisterait si aucun humain ne pouvait la voir, il prétend qu’elle pourrait être la représentation d’un « être », c’est-à-dire de quelque chose à qui l’on pourrait ne prêter ni représentation ni image. Là je décroche.

Dans mon esprit, mais je ne suis pas métaphysicien, à peine philosophe en ma qualité d’épistémologue, je soupçonne que la nature en soi est inconnaissable, tels les noumènes kantiens, mais pas qu’elle n’existe pas. Je la vois dans une image, certainement fort naïve, mais qui me suffit, comme un mur plein d’irrégularités. Les théories étant des sortes d’échafaudages que nous dressons sur cette façade cabossée (!) pour la représenter, la figurer, de façon plus ou moins abstraite. Sans doute mon image n’est-elle pas falsifiable au sens poppérien, sens que Bernard Vidal adopte, et je le suis sur ce point. J’ai conscience qu’elle n’est qu’une métaphore.

En tout cas, j’ai toujours répété que les théories successives s’englobaient, non qu’elles se remplaçaient entièrement (ainsi de la théorie d’Einstein, dont les lois de Newton sont devenues des approximations). La nature qui se laisse décrire par ces figurations qui se remplacent en se complétant est-elle aussi amorphe que le dit notre auteur ?

Je ne suis pas sûr d’avoir correctement analysé ce livre. Mais j’espère avoir donné à mes lecteurs l’envie d’en savoir plus. Pour éventuellement le contester mieux que je n’ai su le faire.


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