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Les voitures autonomes : un rêve

Publié en ligne le 24 mai 2017 -
par Jean-Paul Delahaye - SPS n°319, janvier 2017

Nous aimons tous rêver. Les journalistes particulièrement. Depuis plusieurs mois, la profession, sans presqu’aucune exception, s’est mise à croire à l’imminence de la survenue sur nos routes de voitures autonomes qui nous permettront de lire le journal pendant nos trajets, courts ou longs, installés dans des véhicules qui s’occuperont seuls de nous mener là où nous en aurons fait la demande.

L’un deux choisissait le titre [1] : « Uber pourra bientôt se passer de chauffeurs. »

Un autre [2], victime d’une firme qui sait magnifiquement faire sa publicité avec des promesses de science-fiction, nous apprenait : «  Les nouvelles Tesla sont déjà prêtes pour la conduite autonome. »

En réalité, cette libération du conducteur ne se produira pas avant très longtemps ou seulement pour des trajets particuliers sur des voies ou espaces aménagés spécialement, pour des véhicules dédiés... comme c’est le cas déjà depuis longtemps. À Lille, par exemple, nous avons un métro sans conducteur, le VAL, depuis 1983. Nul doute que nous avons progressé et que nous progresserons encore et que les situations où, à l’aide d’équipements particuliers (donc sans imiter la conduite humaine), un véhicule se déplacera de manière autonome vont se multiplier. Cependant, il est illusoire de croire que les cas où cela sera possible vont se généraliser et couvrir tous les parcours possibles dans les prochains mois ou même dans les cinq ans qui viennent.

Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Steven Shladover, fondateur du projet PATH de transport routier automatisé de l’Institut du transport de l’université de Californie à Berkeley, aux États-Unis. Dans un article que tout le monde (et surtout les journalistes qui parlent du sujet) devrait lire [3], il explique pourquoi les prédictions optimistes exprimées partout dans la presse, à la radio et à la télévision sont naïves et fondées sur une incompréhension totale de la difficulté du problème dont on mélange tous les aspects, et sur une méconnaissance de l’état de l’art en ces domaines.

Ce spécialiste reconnu divise les niveaux d’automatisation de la conduite en cinq. Le niveau 5 est celui d’une automatisation complète, comme on nous la promet pour demain : en toute circonstance, le véhicule autonome se passe du chauffeur humain qui peut donc ne s’occuper de rien et lire un journal ou regarder la télévision pendant le trajet. Pour Shladover, ce niveau ne sera pas atteint avant 2075. Il précise que même le niveau 3 (automatisation conditionnelle : un dispositif automatique surveille l’environnement et conduit, mais le conducteur reprend la main en cas d’urgence) semble extrêmement difficile. Il écrit [3] : « Comment, en effet, mobiliser à temps et efficacement l’attention d’un conducteur en cas d’urgence ? [...] En fait, il est tout à fait possible que, en dehors des dispositifs d’assistance en situation d’embouteillage, l’automatisation de niveau 3 ne voie jamais le jour ». Ne rêvons donc pas pour l’immédiat au niveau 4, automatisation poussée : dans certaines conditions bien définies, un dispositif automatique pilote entièrement la voiture.

Bien des désillusions vont se produire et cela a commencé à la suite de plusieurs accidents où des véhicules prétendument autonomes ont été impliqués. Espérons que chacun saura rester prudent et surveillera les dispositifs d’aide partielle à la conduite dont on va équiper nos voitures, et laissera son journal dans son sac ou sur la banquette arrière.

Notons aussi que lorsqu’on nous explique que les voitures autonomes existent déjà (les journalistes adorent ça) et ont parcouru des centaines de milliers de kilomètres, il est bon de s’informer sur les détails de ce qui précisément a été fait (Google car, voiture « autonome » Tesla, etc.). On s’aperçoit alors que le succès est modéré : la voiture se conduit seule dans des environnements simples, et un technicien l’accompagne ; il a les mains à 10 cm au-dessus du volant et l’œil attentif à tout ce qui se passe ; il est prêt à reprendre le contrôle au moindre début de difficulté... et le reprend assez souvent.

Voir par exemple ce témoignage [4] : « En qualité de chauffeur, on doit se tenir constamment prêt à reprendre le contrôle du véhicule. Les mains suspendues au-dessus du volant, en position 9 et 3 heures. Le pied droit armé au-dessus de l’accélérateur ou de la pédale de frein. C’est très inconfortable, mais Chris Urmson, le patron de la division Voitures autonomes chez Google, assure qu’on finit par s’y habituer. »

Dans son article [3], Shladover n’évoque presque pas les problèmes éthiques posés par la programmation de ces systèmes automatiques qui, même s’ils sont limités et ne concernent que des espaces de circulation aménagés et limités (autoroutes spécialement équipées, espace en centre-ville où les véhicules ne dépassent pas 30 km/h, etc.), obligent à des interrogations nouvelles qui seront difficiles à trancher.

C’est le sujet d’un article de Jean-François Bonnefon, Azim Shariff et Iyad Rahwan [5] qui a beaucoup retenu l’attention... parce que justement il prend au sérieux l’idée que les voitures autonomes seront bientôt là.

Il évoque le problème que, pour simplifier, je nommerai « lui ou moi » : quand on programmera une voiture autonome pour qu’elle choisisse seule quoi faire en toute circonstance, il faudra écrire dans ses programmes ce qu’elle devra faire dans les situations du type suivant. Soit le véhicule fonce sur le cycliste qui surgit au milieu de la route (car, peut-être, il a grillé un feu rouge), soit le véhicule fait une embardée à droite et se jette sur l’arbre qui s’y trouve, tuant probablement ses occupants. Une multitude de dilemmes moraux de ce type devront être traités et programmés et ce ne sera pas facile... Heureusement, d’après Shladover, ce n’est pas demain la veille.

Précisons bien ma position – qui est celle, je crois, de Shladover – sur ce problème de la véritable conduite autonome de niveau 5 : je crois qu’un jour on y arrivera, mais je ne crois pas que nous y sommes, ni même que nous sommes suffisamment avancés pour savoir quand nous y serons.


[1] Ducousso M., « Uber pourra bientôt se passer de chauffeurs », 20 mai 2016, sur www.rtl.fr
[2] Chevalier J. et Maroselli Y., « Les nouvelles Tesla sont déjà prêtes pour la conduite autonome », 20 octobre 2016, sur www.lepoint.fr
[3] Shladover S., « Les voitures en quête d’autonomie », Pour la Science, août 2016, 466:47–51.
[4] Levy S., « Permis de (ne pas) conduire : j’ai testé la Google Car », 23 janvier 2016, sur http://rue89.nouvelobs.com
[5] Bonnefon J.-F., Shariff A., Rahwan I., “The social dilemma of autonomous vehicles”, Science, 2016, 352(6293):1573–1576.

Publié dans le n° 319 de la revue


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