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Maladie de Lyme : L’Obs a retrouvé le coupable

Publié en ligne le 18 octobre 2016 -
par Erwan Seznec

C’est un savant fou nazi exfiltré d’Allemagne par les Américains après-guerre et employé dans un laboratoire dédié à la guerre bactériologique, d’où se seraient échappées des tiques mutantes. Une thèse conspirationniste, inspirée par un livre farfelu, publié il y a 12 ans et maintes fois battue en brèche.

L’Obs du 11 juillet 2016 consacre sa une à « La maladie de Lyme, l’épidémie qu’on vous cache ». Causée par une bactérie transmise par les tiques, cette dernière serait en pleine explosion. Elle ferait l’objet en France d’un sous-diagnostic massif, croit savoir l’hebdomadaire, qui parle à ce sujet de « scandale sanitaire ».

Deux questions de bon sens, au moins, se posent immédiatement à la lecture de ce dossier. Les tiques étant connues de temps immémoriaux, quel facteur pourrait expliquer une recrudescence de la maladie de Lyme, dans des pays de plus en plus urbanisés comme la France ? Par ailleurs, pourquoi la maladie serait-elle devenue, comme croit le savoir L’Obs, résistante au traditionnel traitement à base d’antibiotiques ? Il est considéré comme efficace, à condition de l’administrer le plus tôt possible.

C’est ici qu’intervient l’archétype du savant fou. Selon L’Obs, des tiques mutantes aux pouvoirs de contamination accrus se seraient échappées d’un laboratoire, où les Américains ont fait travailler, dans les années 1950, un spécialiste de la guerre biologique, exfiltré de l’Allemagne nazie.

L’Obs ne cite pas sa source, mais c’est très probablement un livre publié en 2004 par un auteur américain, Michael C. Carroll, « Laboratoire 257 : la troublante histoire du laboratoire biologique gouvernemental secret de Plum Island » (« Lab 257 : The Disturbing Story of the Government’s Secret Plum Island Germ Laboratory », jamais traduit en français).

Il y a beaucoup de Michael C. Carroll, y compris un chercheur de la Harvard Medical School. Le Michael Christopher Carroll qui nous occupe se présente sur son site 1 comme un juriste d’affaires, ayant écrit son livre pendant une année sabbatique.

Le laboratoire 257 se trouve à Plum Island. Cette petite île abrite le Centre sur la maladie animale de New York (Plum Island animal disease center of New York, PIADCNY), un organisme fédéral. Il est spécialisé dans les recherches sur les maladies du bétail. Pendant la guerre froide, il a travaillé sur des armes biologiques ciblant le cheptel. Ce n’est pas secret.

Il est exact, également, que les Américains ont exfiltré des scientifiques allemands, dans le cadre de l’opération Paperclip. Certains avaient étudié des armes biologiques utilisables contre le bétail, au laboratoire de l’île de Riems, dans le nord de l’Allemagne. Le savant qu’évoquent Michael C. Carroll et L’Obs s’appelait Erich Traub (1906-1985).

C’est sur ce fond de vérité historique qu’a été brodé un motif totalement fantaisiste. Le ministère de l’Agriculture américain l’a plusieurs fois répété depuis la sortie du livre : personne n’a jamais travaillé sur la maladie de Lyme à Plum Island. Eric Traub lui-même n’y a jamais mené de recherche. Il a simplement visité le site ! Il n’était pas spécialiste des tiques, mais de la fièvre aphteuse. Pressé par un journaliste de l’Associated Press, Michael C. Carroll a d’ailleurs admis dès 2004 qu’il n’avait « aucune preuve directe » 2 de ce qu’il avançait.

L’élément le plus fort invoqué à l’appui de cette thèse est en fait une simple coïncidence géographique. Lyme, la petite ville du Connecticut qui a donné son nom à la maladie, se trouve dans le Connecticut, à quelques dizaines de kilomètres de Plum Island, à vol d’oiseau. C’est là que des chercheurs ont dressé, en 1975, un tableau synthétique de ce qu’ils ont appelé « l’arthrite de Lyme ». Ils avaient observé une recrudescence inhabituelle chez des enfants d’oligoarthrite, et ils l’avaient attribuée à des bactéries du genre Borrelia, transmises par des tiques.

En réalité, ces chercheurs n’étaient pas les premiers à observer ce qui allait devenir la maladie de Lyme. Les autres foyers repérés étaient dispersés en Europe et en Amérique du Nord, à des milliers de kilomètres de Plum Island.

La rumeur va néanmoins bon train. Elle circulait déjà sur le Web 3, et il y a tout lieu de penser que L’Obs va l’amplifier considérablement. Si un agent dangereux a échappé à son créateur dans cette affaire, ce n’est pas une tique, mais une rumeur anxiogène.


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