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Malheurs de la science, malaise des chercheurs - Critique de l’esprit antiscientifique

Publié en ligne le 9 avril 2010
Note de lecture de Martin Brunschwig

L’exercice consistant à présenter ce livre à d’éventuels lecteurs oblige à une sorte de neutralité qui ne m’a jusqu’ici pas spécialement gêné... Mais Jacques-Paul Borel ne me facilite pas la tâche, tant son ouvrage manque d’impartialité. Ou plutôt, présente deux facettes : d’une part, une analyse (relativement) objective de la situation de la recherche en France, et de l’histoire de celle-ci, permettant d’après l’auteur de comprendre comment on en est « arrivé là », et d’autre part, un quasi-pamphlet, dans lequel Jacques-Paul Borel prend parti, parfois violemment, pour exprimer et défendre ses idées.

Qui plus est, l’auteur fait fi du « Politiquement Correct » ! On ne peut pas lui en vouloir, d’ailleurs, tant il est rafraichissant d’entendre quelqu’un défendre ses idées sans se cacher derrière son petit doigt, mais enfin, ses lecteurs ne peuvent manquer d’être choqués ici ou là... notamment, il faut bien que je le signale, par une désagréable impression de mépris envers « l’homme de la rue ».

Du coup, selon qu’on l’approuve ou non, on sera séduit ou non... C’est un peu le défaut central du livre, dont personnellement, j’attendais plus d’objectivité, tant il semble indiscutable qu’un livre de « défense » de la science reste plus nécessaire que jamais.

Cela dit, la lecture de l’ouvrage est réellement riche d’enseignements, et on en apprend énormément, soit sur le métier de chercheur, les carrières scientifiques et la marche de la science en général, soit grâce à certains témoignages de première main qui sont assez éclairants, (même si l’on soupçonne un peu l’auteur de les avoir sélectionnés pour servir son propos...). Il y a aussi quelques passages plus « objectifs ». Je n’ai pas la compétence d’en juger, mais nombre des analyses historiques de l’auteur semblent des plus convaincantes, et elles illustrent bien la façon dont certaines décisions politiques peuvent influer fortement les choses.

Borel montre par exemple que la réforme des facultés de médecine ou la création des CHU, dans les années 60, décidées au départ pour doter la France de centres de haut niveau à travers tout le territoire, s’est retrouvée « kidnappée » par les hommes politiques locaux, tous voulant « leur » CHU pour des raisons bien différentes (emploi, renom de leur ville, électoralisme, etc.), avec comme conséquences des moyens insuffisants pour tout le monde...

L’auteur souligne également, non sans justesse, la nature « littéraire » de notre tradition, et le fait que la France a toujours mis en avant les brillants esprits que sont les auteurs, au détriment des grands scientifiques. Bien sûr, tout le monde peut citer Pasteur, les Curie ou quelques autres, mais malgré tout, leur renom et leur prestige sont moindres que celui de Molière, Voltaire ou Hugo. Et Borel souligne assez justement la portion bien congrue réservée aux scientifiques dans l’enseignement de l’Histoire.

Je pourrais signaler aussi quelques passages extrêmement brillants, quelques « fulgurances » 1 qu’on aimerait vraiment retenir pour conserver en mémoire des points particulièrement bien vus ou bien exprimés, et qui font regretter un peu ce que le livre « aurait pu être »...

Tel quel, cela reste un document qui fait réfléchir, qui fait réagir, qui oblige à une lecture « active », et j’imagine aussi que ce genre de coup de gueule doit faire du bien à beaucoup de gens !

1 Par exemple un passage très réussi, où l’auteur met en évidence le « naturel » des OGM ! Eh oui, les gènes transmis d’un organisme à l’autre n’ont strictement rien d’« artificiel »...


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