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Mathématiques, sciences et musique - Une introduction historique

Publié en ligne le 25 mars 2009
Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 286, juillet 2009

« La musique est une pratique cachée de l’arithmétique dans laquelle l’esprit ignore qu’il compte. »
(Leibniz, cité p. 157)

Fidèles à leur réputation, les éditions Ellipses présentent un ouvrage érudit et documenté, dont le moindre intérêt n’est pas le thème, qui suscite tout de suite une certaine curiosité. Le travail d’Éric Decreux donne ainsi un bon aperçu d’un sujet original et peu traité, même si son approche historique présente un inconvénient : comme tous les ouvrages à la fois scientifiques et historiques (comme beaucoup d’ouvrages de vulgarisation sur l’astronomie, par exemple), on n’échappe pas à une description minutieuse et un peu redondante de toutes les « erreurs » commises au long des siècles, erreurs fécondes, certes, et qui nous ont conduits peu à peu à une compréhension toujours améliorée des phénomènes, mais erreurs tout de même !

Sur le fond, ce côté historique ne manque cependant pas d’intérêt : il est surprenant d’apprendre par exemple que musique et mathématiques ont cohabité depuis la plus haute Antiquité. On connaît peut-être l’importance de Pythagore (sa « gamme » est célèbre, et primordiale), mais Éric Decreux analyse pour nous très clairement tant son apport que celui de plusieurs de ses contemporains (comme Aristoxène). Les différentes étapes suivantes, du Moyen Âge à la Renaissance, aux « Lumières », puis au XIXe siècle à la modernité toute scientifique, et au monde d’aujourd’hui (exposé au début de l’ouvrage) sont retracées avec une clarté « universitaire 1 », avec des chapitres ou des paragraphes sur les rôles, parfois méconnus dans ce domaine, de Descartes, Kepler, Gassendi, Galilée, Euler, Bernouilli, ou encore Helmoltz, dont l’auteur souligne le rôle décisif dans un long chapitre. (On pourrait être surpris par l’absence d’Herschel, « emblème » du « musicien-scientifique », mais après tout, ce n’était pas un théoricien).

L’auteur analyse ainsi de nombreux éléments assez pointus, et il faut un certain bagage scientifique pour goûter pleinement toutes les qualités de son travail, dont l’érudition et la clarté d’expression sont indéniables. Par contre, le titre présente une ambiguïté : le domaine étudié ici par les sciences et les mathématiques est parfois la musique, mais surtout le son, en fait. Le côté « musical » le plus analysé est celui des notes et de leurs intervalles, mais par exemple un élément comme le rythme, dont l’étude pourrait a priori être éclairée par les mathématiques, est absent. Quant à l’évolution de l’histoire de la musique, qui aurait pu être mise en parallèle avec l’histoire des sciences, elle n’est évoquée que par un exemple, mais il est « spectaculaire » : D’Alembert aurait imaginé, deux siècles en avance, la possibilité d’utiliser des accords et des harmonies qui n’apparaîtront réellement qu’avec Franck ou Debussy ! Que se serait-il passé si les musiciens avaient un peu plus étudié (ou écouté) les savants de leur époque ?...

Il est logique que la science ait cherché à analyser les ondes sonores, le rôle exact de l’oreille, des résonateurs, ou même les technologies d’enregistrements et de restitution du son, et l’auteur nous décrit finement ce parcours. Mais pour une analyse « scientifique » de la musique, et surtout de l’émotion qu’elle nous procure, il me semble que la seule possibilité, qui fait l’objet d’ailleurs d’expériences novatrices depuis peu de temps seulement, est de s’orienter vers la psychologie et l’étude des émotions, pas le « décorticage » du son ou de la musique elle-même 2. On aimerait certes pouvoir aller un peu plus loin que Mozart enfant quand il disait « Je mets ensemble les notes qui s’aiment », mais prenons un exemple concret : ce livre explique très judicieusement les différences de perception entre consonances et dissonances, et les « vraies » raisons scientifiques de constater que notre oreille est « faite » pour préférer les consonances... D’aucuns y verront sans doute un peu vite la raison pour laquelle la musique contemporaine leur paraît si difficile d’accès. Or, ce langage moderne (qu’il ne s’agit pas ici de juger), s’il utilise davantage les dissonances que par le passé, ne s’appuie pas seulement sur elles. Notons d’ailleurs que Bach ou Beethoven, par exemple, se sont abondamment servis de dissonances parfois brutales. D’où vient alors que notre oreille, fonctionnant comme il est décrit « scientifiquement », les accepte tellement facilement que la dissonance n’est pour ainsi dire plus perçue en tant que telle ? La réponse tient sans doute au système tonal et au jeu qu’il permet entre les notes et les accords : ce système présente des rapports et des agencements entre les notes produisant des attractions, des attentes, et le phénomène « dissonance-consonance » se traduit plutôt en « tension-détente ». Une dissonance est, comme l’on dit, « résolue ». Ce n’est pas tant la dissonance qui peut heurter l’oreille dans la musique moderne que la suppression de sa résolution.

La science ne me paraît donc pas forcément la bonne porte pour expliquer ce mystère irrésolu, et sans doute culturel bien plus que scientifique : comment et pourquoi des sons agencés provoquent-ils joie, tristesse, énergie, recueillement, etc. etc. ?

Cet ouvrage se trouve ainsi contraint d’aborder son sujet quelque peu tangentiellement, ce qui n’enlève rien à l’intérêt qu’un musicien peut trouver à cet éclairage scientifique, ni au plaisir qu’un scientifique peut prendre à aborder le domaine musical ou sonore, sans oublier ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre, et qui bénéficieront d’un double éclairage.

1 En témoigne le foisonnement impressionnant des notes de bas de page, ou la bibliographie.


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Publié dans le n° 286 de la revue


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