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Mesurer le monde. L’incroyable histoire de l’invention du mètre

Publié en ligne le 19 novembre 2005
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 269, octobre 2005.

« En définitive, le rétablissement du système métrique dans la France du XIXe siècle dépendait autant du culte voué à la science que de l’avènement annoncé de la raison, autant aussi de la grandeur du passé que des charmes du futur. » Extrait, page 359.

Ce n’est pas le premier ouvrage sur le sujet. Mais celui-là est empreint d’une tonalité particulière. Son auteur, américain amoureux de la France, mais aussi de la science et des épopées qu’elle est capable de provoquer, a en effet suivi à bicyclette le tracé de tous les triangles établis pour mesurer l’arc de méridien entre Dunkerque et Barcelone. Il a retrouvé les stations, examiné chaque point de mire des deux astronomes chargés de l’opération, a interrogé les archives de chaque canton pour en dégager non seulement l’histoire, mais aussi la saveur. Il nous décrit, à la manière d’un conteur passionné, le caractère de ces astronomes-arpenteurs, Delambre et Méchain, qui ont affronté tous les risques avec sérénité : celui de passer pour des espions auprès d’une population sur la défensive, ou celui d’être accusés de sorcellerie. Leur entreprise scientifique, à la fois immergée dans la vie du peuple et en décalage complet avec ses préoccupations, frôlera l’échec à maintes reprises, mais aucun des deux astronomes ne cédera au découragement, même si Méchain, persuadé d’avoir commis une erreur de mesure, finit pas souffrir de dépression.

Et, bien sûr, l’auteur situe cette grande épopée scientifique dans son contexte politique et économique : un besoin de renouveau, d’universalité, qui pousse à se détacher de mesures trop anthropomorphiques, trop locales, qui bloquent l’extension du commerce. Dans la France de l’Ancien régime en effet, l’aune n’est pas la même d’un village à l’autre, le pied et le pouce ne s’accordent pas d’un bout de la France à l’autre, le boisseau n’a pas la même contenance d’une profession à l’autre. La nécessité d’une mesure-étalon est grande. L’esprit de la révolution veut qu’elle ne fasse pas référence à l’homme. Elle sera établie à partir d’un méridien mesuré avec soin de 1792 à 1799, de Dunkerque à Barcelone.

Scientifiques, académiciens, intellectuels s’accordaient à penser que le système métrique serait facile à diffuser, tant était immense son utilité. Mais c’était sans compter sur les émotions et doutes qui règnent dans chaque région, où la résistance (ou bien l’indifférence) s’enracina. Le système métrique éveilla la méfiance, pour la raison qu’elle pouvait introduire la concurrence dans les échanges locaux.

La France fut le premier pays à adopter le mètre, mais aussi le premier à le rejeter ! Sous l’Empire, l’obligation de l’usage du mètre fut aboli, tout en étant toujours enseigné. Il faudra attendre le XIXe siècle pour le voir revenir, soutenu par une bonne réputation de la science, génératrice de progrès.

De nos jours, le système métrique est obligatoire, et en usage dans le monde entier, mais seuls les Etats-Unis continuent de mélanger les poids et mesures. Ils ont ainsi bêtement perdu leur petite sonde martienne Mars Climate Orbiter, en 1999, parce que deux équipes d’ingénieurs n’utilisaient pas le même système de mesure pour contrôler son atterrissage : 125 millions de dollars se sont écrasés sur Mars...

Cet ouvrage est un bien bel hommage à la science, non pas celle qu’on accuse de pontifier, mais celle qui retrousse ses manches, celle qui trébuche, se relève, et continue, toujours plus exigeante, ses recherches et ses mesures, envers et contre tout.
En refermant le livre, on se surprend à vouloir enfourcher un vélo et se mettre dans la trace de ces héros de la science, en suivant sa jolie méridienne, ligne imaginaire jalonnée de stations de mesure, mais surtout de sueurs et d’émotions.


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Publié dans le n° 269 de la revue


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