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Mon père n’est pas un singe ? - Histoire du créationnisme

Publié en ligne le 16 octobre 2008
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 283, octobre 2008


Ce livre, qui vient après quelques autres sur le sujet, est écrit par un professeur d’histoire, auteur d’une thèse en histoire des sciences, et qui nous a déjà fourni des ouvrages sur l’évolutionnisme (un chaque année depuis 2000, de qualité inégale), lui-même élève du généticien d’origine roumaine, Denis Buican, qui s’est fait connaître en France dès 1978 par son Éternel retour de Lyssenko, puis une Histoire de la génétique et de l’évolutionnisme en France, suivis de multiples autres volumes.

L’auteur a cru bon de reprendre l’histoire depuis l’antiquité, et d’étudier en parallèle le développement des idées évolutionnistes et les avatars du créationnisme. Ce n’est pas inintéressant, quoiqu’il soit visiblement moins à l’aise sur les débuts de l’histoire. Les derniers chapitres montrent au contraire l’utilisation de sources primaires, même si quelques-unes ressemblent à un exercice d’érudition. Les références à Rostand et Guyénot (qui alimentèrent mes premiers travaux d’histoire de la biologie) ont malheureusement un peu vieilli. Reste que l’ensemble se tient et forme une bonne initiation à l’histoire conjointe des deux problèmes. La documentation en histoire de la géologie, malgré sa qualité (travaux d’Ellenberger, Rappaport ou Hallam) est moins bien maîtrisée que celle qui provient de la biologie.

L’ouvrage se divise en 8 chapitres. Après un aperçu « de la diversité des mythes à l’unité du dogme » (biblique), l’auteur étudie « les premières remises en cause, [au XVIIIe siècle] de la théologie naturelle ». Où prennent place Linné, Buffon et Maupertuis pour les plus connus. C’est ensuite « la guerre d’indépendance des sciences, (1800-1859) », qui, autour de Lamarck, suite à l’ouverture des idées de l’époque révolutionnaire, introduit la thèse transformiste, avant que la réaction politique entraîne un recul scientifique : l’école de Cuvier et de ses émules substitue à l’évolution biologique la succession répétée des destructions et créations d’espèces au long des temps géologiques.

Le chapitre 4, avec Darwin, voit « la défaite du créationnisme dans la communauté scientifique ». Si le fait évolutionniste est facilement admis, son mécanisme, par sélection naturelle, reste problématique. L’auteur dénonce le scientisme qui s’attache au succès de l’évolutionnisme. Et il cite divers courants idéologiques : Haeckel et son monisme, récupérable par le nazisme, les athées Clémence Royer et Marcellin Berthelot, le darwinisme social (Spencer, Galton), et le socialisme de Marx et Engels, plus lamarckien que darwinien selon lui.

Après la mort (1882) de Darwin « les Églises contre-attaquent ». Le darwinisme est en crise : néodarwinisme, néolamarckisme, plus ou moins finaliste, mutationnisme présentent des vues concurrentes, dont profitent ses adversaires, à la suite des dénonciations de Pie IX. À côté des antitransformistes, se forment des courants conciliateurs qui tendent à montrer que l’évolution est dirigée par Dieu. Le chrétien Gaudry, professeur de paléontologie, séduit Bergson. Et bien sûr Teilhard est représentatif de ce mouvement concordiste. C’est là que se place le premier procès du singe.

À partir de 1937, « triomphe la Synthèse néodarwiniste [qui] croit vaincre l’obscurantisme », en prenant appui sur la génétique des populations. Ses auteurs sont aussi bien des athées (comme Georges Teissier, dirigeant communiste) que des chrétiens (son collaborateur Philippe Lhéritier, ou Dobzhanski, Fischer deux figures majeures de la synthèse). Une certaine tendance au scientisme accompagne le mouvement : Julian Huxley, Jacques Monod ou Richard Dawkins sont cités, pour le rôle qu’ils font jouer au pur hasard. L’auteur leur oppose Raymond Aron ou son maître Buican.

La théorie synthétique se heurtant à des mises en cause du schéma sous l’influence des découvertes (théorie neutraliste, saltationnisme, gènes sauteurs…), les « créationnistes protestants » reviennent « en force ». C’est le deuxième procès du singe, et dans la foulée du créationnisme évangélique se glisse une variété coranique. Tandis que les Églises montrent une certaine variété de thèses : le jésuite François Euvé, comme le dominicain Jacques Arnould défendent l’évolutionnisme.

L’ouvrage se termine sur « les débats contemporains : l’internationale créationniste s’oppose à la laïcité », avec évidemment l’Intelligent Design et le retour du finalisme, défendu par le livre de Denton, Évolution : une théorie en crise, et les efforts en France du statisticien Schützenberger. C’est le troisième procès du singe, la création de l’UIP, avec le physicien Bernard d’Espagnat, et bien sûr le passage à la télé d’Anne Dambricourt.

Un programme alléchant, conduit par un auteur qui semble proche de nos idées. Il a fréquenté l’Union rationaliste : il cite Nicole Delattre et remercie Emmanuelle Huisman-Perrin qui l’a interrogé pour la radio. Le kantisme tempéré (ajoutant des noumènes relatifs aux distinctions du philosophe) qu’il emprunte à son maître n’est pas le plus solide de son rationalisme. Et la citation de Jean Rostand qui acceptait des inconnus dans nos connaissances « dont il se gardera de faire un inconnaissable », traduit plus clairement que le vocabulaire de Buican mes pensées sur le sujet.

Deux mots pour finir : la bibliographie n’est pas facile à mettre en relation avec les citations. Mais ce n’est évidemment pas un ouvrage pour spécialistes. Et j’avoue ne pas comprendre le titre.


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Publié dans le n° 283 de la revue


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Créationnisme

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