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Multivers - Mondes possibles de l’astrophysique, de la philosophie et de l’imaginaire

Publié en ligne le 14 août 2012
Note de lecture de Jean-Claude Pecker

Il est amusant de noter qu’il suffit parfois d’un néologisme bien fabriqué pour entraîner des chercheurs à oser des exégèses, à formuler des échafaudages intellectuels, à discourir sans limites, comme si un néologisme était nécessairement la signature d’un bouleversement épistémologique, comme si la création d’un mot impliquait celle d’une idée. Il en fut ainsi du big bang, fabriqué un jour par l’ironie de Fred Hoyle, et le mot fit florès. On connaît mes réticences au sujet de ce mythe. C’est aujourd’hui au tour des « multivers » d’être l’occasion d’un débat épistémologique.

L’ouvrage se présente sous forme d’un échange à cinq voix, à bâtons rompus, entre les quatre co-auteurs et l’animatrice Isabelle Joncour. Après une présentation des auteurs, l’ouvrage se divise en plusieurs parties. Le « débat scientifique » occupe plus de la moitié de l’ouvrage ; suit le « débat philosophique » ; enfin une dernière partie sur « les passerelles entre science et science-fiction ». Un utile glossaire et des « pistes de lecture », ouvertes par les quatre co-auteurs, complètent l’ouvrage. De loin en loin, une phrase tirée de l’une des contributions est mise en exergue, en très gros caractères, sur une pleine page, et si visible qu’elle empêche parfois, je le regrette, la lecture sereine du texte qu’elle ponctue de façon assez arbitraire.

De l’utilité des multivers ?

Le débat scientifique, donc, est le chapitre le plus important de l’ouvrage.
On commence bien entendu par justifier le titre de l’ouvrage ; la « définition » de ce qu’est un « multivers » figure dans le glossaire : « ensemble fini ou infini d’univers » ; mais cette définition est en vérité surprenante ; un multivers, serait-ce tout et n’importe quoi, en somme ? Pas vraiment, si l’on suit l’intervention initiale d’Isabelle Joncour. Cette « hypothèse » (l’existence du multivers) découle naturellement de « l’interprétation d’un ensemble de données physiques élaborées dans le but de décrire le monde dans lequel nous vivons et les forces qui y sont à l’œuvre ». Une telle description exige-t-elle la notion de multivers ? On peut, nous dit I. Joncour, envisager des univers parallèles au nôtre, mais au même endroit et en même temps, des univers au-delà de notre horizon spatio-temporel, des univers extérieurs et intérieurs aux trous noirs, un ensemble infini d’univers-bulles, des univers successifs, se succédant par rebonds, de « big bang » en « big clash »… Et la première question posée, c’est donc, très naturellement : pourquoi avoir besoin de multivers ? Bonne question ! Les auteurs y répondent un peu « à côté de la plaque » en évoquant Anaximandre, Nicolas de Cues ou Giordano Bruno, puis les mondes « possibles » de la philosophie contemporaine. En discutant de la ligne de démarcation entre science et non-science, démarcation qu’ils récusent (je ne suis pas d’accord avec cette affirmation d’une certaine « porosité entre différents mondes créatifs », évoquée par l’animatrice du débat).

Les jeux de l’imagination

Les auteurs, dans un « préambule épistémologique » posent enfin la question « qu’est-ce qu’un univers ? » Cette question est légitime. Notre Univers (avec un grand U), nous savons ce qu’il est, comme nous savons qu’il n’est pas entièrement observable. Un univers (avec un u minuscule), un autre que le nôtre ? L’imagination peut, bien entendu, se donner libre cours, en dehors de la physique, mais avec l’appui des constructions mathématiques, comme pour la théorie des cordes, par exemple. La construction de modèles d’univers est en effet possible. Mais comme le note un sous-titre, un problème se pose, aigu, « celui de la sous-détermination des théories par l’observation »… Autant dire qu’il n’existe pas de base sérieuse autre que l’imagination pour construire des modèles d’univers. Mais, argument spécieux, imprimé pourtant en gros caractères : « Ce serait une hypothèse extrêmement artificielle et un retour très fort à l’anthropocentrisme de décider que ce qui ne nous est pas directement accessible perd son droit à l’existence » (A. Barreau). On ne saurait mieux dire, en fait. Il peut exister des entités encore ou à jamais inconnaissables… Alors que peut-on dire sur elles ? Cette phrase est à fois une justification du propos de l’ouvrage et sa plus lucide démolition… à moins que l’on ne cherche à accéder à ce qui n’est pas accessible.

Cela dit, les auteurs continuent leurs échanges. Quelle est la topologie de l’Univers (le nôtre !) ? Les trous noirs, qui existent, et dont on mesure la masse, le volume et d’autres propriétés, sont, dans la mesure où l’on n’en connaît guère que l’environnement, l’occasion d’imaginer qu’ils débouchent sur d’autres univers ; trous noirs, trous blancs… trous de ver, topologies complexes des horizons… Que de jeux mathématiques dans cette problématique de la construction imaginaire d’univers possibles ! Une classification des multivers « niveau » 1, 2, 3, 4, etc., se dessine entre les cinq interlocuteurs. L’origine de notre Univers se situe dans ces jeux abstraits. Comme le dit J.-Ph. Uzan, « dans ce scénario, le problème de l’origine de notre Univers est remplacé par l’apparition d’une bulle d’univers dans un processus éternel » ; c’est une idée défendue jadis par Novikov, que nos auteurs semblent pourtant ignorer. Un multivers termine ce débat « scientifique » : le « modèle issu de la gravitation quantique à boucles », un multivers de niveau 5.

L’irruption du relativisme

Vient ensuite le « débat philosophique » (comme si le débat « scientifique » n’avait pas été, essentiellement, philosophique !). C’est du principe anthropique, voire de l’Intelligent design, dont il est question. Le principe anthropique peut apparaître comme test de l’hypothèse multivers. Les auteurs se mettent à douter des critères de Popper, à se référer à Bruno Latour, Feyerabend et Stengers. Un important paragraphe pose la question du relativisme : « Est-il rationnel d’être relativiste ? » (Attention, il ne s’agit pas de la relativité einsteinienne mais du relativisme issu de Protagoras et très en vogue chez certains nouveaux philosophes). Je ne suis pas certain d’avoir saisi la réponse à cette question ; je la devine et ce n’est pas la mienne. Pour eux, tout est vrai - et son contraire. « En cosmologie, toutes les spéculations sont importantes », affirme l’un des auteurs. Toutes sont égales (et certaine même plus égales que d’autres ? On pense à George Orwell, fabricant connu d’un autre monde !). C’est bien là le hic. On peut bien formuler des quantités d’hypothèses. Mais certaines sont inacceptables parce qu’elles reposent sur un jeu d’axiomes contradictoires entre eux.

Les auteurs terminent l’ouvrage par une discussion : « Va-t-on vers une (r)évolution de la conception des théories physiques ? » ; « Les lois de la nature sont-elles nécessaires ? » ; « Les univers multiples sont-ils des mondes possibles ? ». Il est clair que je suis en désaccord avec l’idée qui semble émerger de ce questionnement, à savoir que l’on peut parler de la « possibilité » de quelque chose, tout en refusant d’argumenter cette possibilité avec les lois connues de la science physico-chimique. Pour moi, cela n’a guère de signification. Qu’on me permette de m’en tenir là.

La conclusion traite de la science-fiction. Nous n’en dirons pas plus ici.

Des mondes possibles

On aura compris que je n’aime pas beaucoup cet ouvrage. Mais l’échec n’était-il pas inévitable, pour un ouvrage qui prend le parti de faire dialoguer à bâtons rompus cinq interlocuteurs de cultures fort différentes ? C’est courageux certes… Mais comment éviter qu’un tel débat ne donne cette impression de fouillis, voire de verbiage ? On pourrait dire : « Honneur au courage malheureux ! ». On pourrait surtout déconseiller la lecture de ce livre à ceux qui n’auraient pas de très solides connaissances scientifiques. Ce caveat risque de limiter considérablement son audience.

Je me souviens, en revanche, d’un colloque international passionnant, organisé en Suède, sur les Mondes possibles - le même sujet, sans le néologisme. Il y fut question d’astrophysique (avec, notamment, Martin Rees et Bengt Gustavsson), de philosophie (avec, entre autres, Umberto Eco ou Thomas Kuhn) et d’imaginaire (avec Jean Clair, Gérard Régnier, Oskar Reutesward et quelques-uns). Le tout était d’une extrême cohérence. Je m’étonne de ce que les auteurs du livre que j’analyse n’aient pas (semble-t-il) eu connaissance de cet ouvrage. Je conseille aux lecteurs de Science et pseudo-sciences qui pratiquent l’anglais, de lire cet excellent ouvrage : Possible Worlds in Humanities, Arts and Sciences, Proceedings of the Nobel Symposium n°65, edited by Sture Allen, de Gruyter publ., 1989.


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