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Naissance de la biologie et matérialisme des Lumières

Publié en ligne le 27 décembre 2014

L’auteur de cet ouvrage, Pascal Charbonnat, a souhaité réagir à la note de lecture de Michel Morange.

À quelles conditions la critique d’un livre a-t-elle un sens ?

Selon moi, une critique objective dans le domaine des savoirs réside non pas dans l’exposé des déceptions et des attentes du commentateur mais dans un effort pour être attentif à la logique interne d’un texte, qui seul permet de donner du poids à ce qui est relevé comme une lacune ou une réussite.

Dans le même paragraphe, M. Morange m’accuse d’adopter un « costume à la mode », sans dire exactement ce qu’il vise, et finit par rejeter la « présentation socio-historique » faite dans mon livre, étiquetée comme marxiste et sans donner le moindre argument. Mais qu’est-ce que ce « costume » ? Le marxisme imputé ? Sans doute pas pour qui connaît le sort réservé à Marx dans les sciences humaines. Il s’agit en fait de mon approche phylogénique des concepts nullement mentionnée par M. Morange et pourtant au centre de ce livre (amplifiée dans un ouvrage collectif récent intitulé Apparenter la pensée ? avec G. Lecointre et M. Ben Hamed 1).
Comment M. Morange peut-il amalgamer ces deux aspects de mon livre si ce n’est en raison d’une lecture très rapide ? Mon analyse pour restituer l’éco-système des savants (des déterminations économiques aux déterminations culturelles) est distincte de mes hypothèses pour comprendre l’apparentement des concepts qu’ils utilisent. Ces deux facettes de mon travail sont certainement critiquables mais à condition de les désigner clairement et d’en donner des raisons.

M. Morange prétend que le titre de mon livre n’est pas approprié parce qu’il n’y serait pas question de la naissance de la biologie. Là encore, une simple lecture attentive aurait suffi à dissiper cette objection. D’abord, je n’ai jamais écrit que j’allais traiter de la naissance de la biologie tout court mais, comme le titre l’indique par la conjonction « et », des relations entre cette naissance et le matérialisme de philosophes du XVIIIe siècle. Ensuite, dans le dernier chapitre, je traite explicitement de l’apparition du mot « biologie » chez Lamarck, envisagée dans ses rapports phylogéniques avec les concepts de naturalistes antérieurs.

M. Morange attribue un vitalisme à Diderot, certes comme la majorité de l’historiographie, et me reproche de ne pas le faire. Mais à quel moment évoque-t-il mes arguments pour ne plus catégoriser Diderot sous cette étiquette ? Plutôt que la déception de ne pas retrouver dans mon texte les interprétations traditionnelles de Diderot, on peut regretter qu’il n’y ait pas, de la part de M. Morange, discussion des arguments avancés, qui, pourtant, permettent de les revoir ou de les contester.

M. Morange regrette l’absence de traitement de certaines expériences de naturalistes comme Spallanzani et Buffon. Outre le fait que les travaux et les thèses de ces savants sur la génération spontanée sont au cœur de mon livre (chapitre 2), quel sens cela a-t-il de dire à un auteur « il aurait fallu parler de ça » ? Il faudrait plutôt éprouver son système d’intelligibilité pour en tester la validité logique. Mais cette logique propre ne semble pas préoccuper M. Morange qui paraît plutôt vouloir retrouver les lieux communs rassurants de l’historiographie commune.

M. Morange sous-entend, là aussi sans explication, que je tente d’imposer une métaphysique à la biologie. Ma conclusion affirme tout le contraire et montre que certains concepts métaphysiques matérialistes ont participé à la formation d’une biologie indépendante des concepts religieux à la fin du XVIIIe siècle. Mais elle dit également, pour qui veut bien la lire avec exactitude, que ces concepts matérialistes ont disparu du corpus des biologistes au moment même de l’acquisition de l’indépendance. Les savants sont-ils de purs empiristes jamais orientés par aucun parti pris ? Cette note de M. Morange démontre en tout cas que l’historien des sciences ne s’embarrasse pas toujours d’une lecture rigoureuse pour défendre ses présupposés.

Pascal Charbonnat
Deux brefs commentaires de Michel Morange

Ma critique de la phylogénie des concepts n’était pas celle du travail de recherche réalisé : je disais d’ailleurs que je le trouvais tout à fait intéressant. Elle portait plutôt sur la nécessité de faire référence à cette approche phylogénique dans ce travail. Elle ne peut se distinguer des méthodes traditionnelles permettant de suivre le cheminement des pensées et des modèles que lorsque l’on est face à une grande abondance de documents et d’auteurs, et que l’outil informatique peut révéler des liens et des connections difficilement repérables sans lui. Tel n’était pas le cas dans cette étude. De même, pour un historien, faire référence aux déterminations culturelles et économiques est nécessaire, mais n’a rien de révolutionnaire !

Je n’ai peut-être pas suivi assez fidèlement le cheminement de pensée de l’auteur. Mais quand j’ai lu le titre de l’ouvrage « Naissance de la biologie et matérialisme des Lumières » et que j’ai accepté d’en faire une revue, je m’attendais à ce que soit discuté le rôle du matérialisme des Lumières dans la naissance de la biologie. A qui la faute si cette attente, inspirée par le titre, a été déçue ? J’ai trouvé, comme je l’ai dit, des analyses très pertinentes d’écrits de philosophes, et d’écrits philosophiques de naturalistes. Mais les transformations, pendant le XVIIIe siècle, de ce qui allait devenir la biologie n’étaient pas assez précisément décrites pour que soit atteint ce que j’avais cru être l’objectif du livre.

1 Apparenter la pensée ? Vers une phylogénie des concepts savants sous la direction de Pascal Charbonnat, Mahé Ben Hamed et Guillaume Lecointre, Éditions Matériologiques, Collection Sciences & Philosophie, 2014, 284 pages, 14 euros (version numérique pdf : materiologiques.com).


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