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Naissance et diffusion de la physique

Publié en ligne le 8 octobre 2014
Note de lecture de Arkan Simaan

Naissance et diffusion de la physique vient d’être republié dans une édition soignée et bien illustrée. Son auteur, Michel Soutif, cumule les titres dans les domaines scientifique et universitaire : ancien président de la Société française de physique, de la Société française de physique nucléaire, etc. Passionné par la civilisation chinoise, dont il possède la langue, il est professeur associé à l’université Jiao Tong de Shanghai. Il s’agit donc de l’ouvrage d’un expert destiné à mettre en parallèle les savoirs scientifiques antiques de l’Europe et de l’Orient, c’est-à-dire des civilisations chinoise et indienne, en passant aussi par l’arabe et, parfois, y compris par la précolombienne !

L’auteur commence par détailler les méthodes de datation, éclairant ainsi le lecteur sur les difficultés de l’historien pour situer l’âge d’un objet, sans parler du caractère provisoire de ses conclusions, toujours susceptibles d’une remise en cause par d’autres découvertes et de nouvelles recherches.

Nul collégien n’ignore que l’on doit aux Chinois la boussole, la poudre, le papier et l’imprimerie. L’importance de ces découvertes est notoire : en l’absence de n’importe laquelle d’entre elles, le destin de l’Humanité aurait été différent. Si donc le seul objectif de Michel Soutif avait été de nous rappeler cette évidence, son travail n’aurait aucun intérêt. Mais il s’agit d’un projet autrement plus ambitieux : nous prouver la richesse des savoirs dans la Chine des temps anciens et de leur avance sur l’Europe. À titre d’exemple, les Chinois créèrent le pied à coulisse en l’an 9, alors que nous devions encore attendre 16 siècles pour l’avoir avec Pierre Vernier en 1631 ! Si Michel Soutif atteint son but souvent brillamment, il le fait parfois au prix d’une injustice à l’égard des « européens » :« Il n’y aura, dit-il, que peu d’inventions techniques en Grèce (ni plus tard à Rome), sauf dans le domaine des mécaniques militaires. La figure de l’ingénieur qui, par des artifices savants, peut contraindre la nature à produire des merveilles, comporte aux yeux des Grecs une force démoniaque […] Ainsi, certaines des inventions de Héron d’Alexandrie (Ier siècle après J.-C.), qualifiées de prodiges, ne resteront que des gadgets » (p. 32). Dans ce passage, Michel Soutif a certainement été victime de son excès d’enthousiasme pour les civilisations orientales. En effet, il oublie (et ne les cite donc même pas) les gigantesques ouvrages d’ingénierie mégalithique de Stonehenge et de Carnac érigés au néolithique ; le disque de Nebra (pièce en bronze réalisée seize siècles avant notre ère probablement pour l’astronomie) ; l’ingénieur Eupalinos de Mégare (qui a foré à Samos six siècles avant notre ère un aqueduc souterrain de 1036 mètres par deux équipes travaillant en simultané, en suivant une progression méthodique par le calcul. D’ailleurs, deux siècles avant lui, un tunnel de 450 mètres, avait été creusé selon les mêmes modalités à Ezéchias, près de Jérusalem) ; la magnifique Machine d’Anticythère (calculatrice à roues dentées en bronze du 1er siècle avant notre ère) ; et bien d’autres exemples.

Le livre de Michel Soutif, qui ne suit pas l’ordre chronologique, est bâti sur des chapitres distincts, chacun dédié à un thème spécifique. De très nombreuses informations et notions s’y côtoient et se succèdent. Malgré l’effort de l’auteur, l’exposé manque fréquemment d’enchaînement logique. Pouvait-il en être autrement ? Il fait souvent une description érudite des techniques employées à une certaine époque, en un lieu déterminé, sans leurs genèses ou leurs évolutions. Du reste, même les peuples qui les ont perfectionnées pendant des siècles ne devaient probablement pas connaître l’histoire de leurs métiers.

On apprend dans le chapitre « La Matière et le Vide » que la conception de la matière des Chinois n’était guère en avance par rapport à celle des Grecs. Contrairement à ces derniers qui croyaient que les substances étaient composées de quatre éléments (terre, eau, feu et air), le savant Zou Yan (-305 ̴ -240) pensait qu’il y en avait cinq (terre, eau, feu, bois et métal) qui interagissaient grâce à deux principes opposés, le Yang (doté des qualités chaleur, ardeur, soleil, virilité) et le Yin (froid, humidité, sombre, féminité). En revanche, les Chinois étaient largement supérieurs dans le domaine de l’optique : les mohistes, disciples du philosophe chinois Mo Zi, réalisaient (300 ans avant J.-C. !) des expériences sur les ombres, sur les pénombres, sur la chambre noire, sur les miroirs (plans, convexes et concaves) et leurs associations. Ces manipulations suivaient un protocole étonnamment moderne : non seulement elles étaient décrites « de façon précise », mais faisaient également l’objet d’une « conclusion et d’une explication » (p. 118). De plus, ces hommes les interprétaient à l’aide de la « notion de rayon lumineux ». (p. 119). C’est incroyable ! C’est singulièrement merveilleux quand on sait que les Grecs de l’Antiquité, notamment Aristote, négligeaient les expériences et croyaient au « rayon visuel », un rayon qui part de l’œil de l’observateur en direction de l’objet. Ajoutons que notre civilisation n’a découvert la notion de rayon lumineux que grâce au Traité d’Optique d’Ibn Al Haytham, dit Alhazen, livre qui a inspiré Vitellion au XIIIe siècle, puis, par son intermédiaire, d’autres savants européens plusieurs siècles plus tard. Devant une telle avance chinoise sur notre civilisation, on reste interloqué : comment se fait-il que la science moderne ne soit pas née en Chine ?

L’étude des calendriers dans Naissance et diffusion de la physique est sommaire. On ne voit pas pourquoi l’auteur a consacré un paragraphe à l’Amérique précolombienne. D’une part, il y parle superficiellement du calendrier des Aztèques, et d’autre part, il omet d’évoquer ceux des Mayas mais il est vrai que leur analyse, si complexe, l’aurait fortement écarté de l’objet de son livre.

En résumé, Naissance et diffusion de la physique s’adresse à un public désireux de s’instruire, aux enseignants de physique, aux historiens et aux philosophes. Pour le rendre accessible et attrayant, il est constellé d’encarts explicatifs, précieux éléments de culture. C’est un ouvrage qui peut (et doit) être lu par tout citoyen qui souhaite parfaire sa culture.


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