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Ni Dieu ni Darwin - Les Français et la théorie de l’évolution

Publié en ligne le 5 août 2011
Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 295, avril 2011

295_48-49_1Dans cette enquête relevant de la psychologie et de la sociologie de la connaissance, Dominique Guillo, chercheur au CNRS, sociologue et historien des sciences, remet en cause un schéma dominant, selon lequel, alors que beaucoup d’Américains sont souvent anti-darwiniens et portés au créationnisme par conviction religieuse, les Français sont au contraire très largement imprégnés des idées darwiniennes. C’est à cette perception de l’évolution par les non-spécialistes que s’intéresse le chercheur, qui mobilise pour cela quatre champs d’investigation successifs pour mener son enquête sur les représentations hexagonales :

Un panel d’ouvrages d’histoire des sciences et de manuels scolaires de lycée, à propos de l’histoire des idées évolutionnistes. Des textes courts donc, pour lesquels la nécessité de faire œuvre synthétique pousse à mettre en avant ce que l’on juge essentiel.
Les présentations de la théorie de l’évolution dans des manuels de biologie de primaire et de collège.
Les réponses données par un public d’étudiants, de formation scientifique, à un problème de biologie évolutive que leur avait posé Dominique Guillo. Il s’agissait de répondre au sujet suivant, accompagné de 6 photographies (une amibe, un chêne, un lézard, un humain, etc.) : « Tracer sur une feuille l’arbre généalogique qui relie selon vous ces individus les uns aux autres ».
Le courrier des lecteurs de la revue Sciences et Vie consécutif à un dossier paru en décembre 2005 et intitulé « L’évolution a-t-elle un sens ? ». Ce dossier était une réponse à la présentation sur Arte d’un reportage distillant une forme subtile de créationnisme, connue sous le nom d’« Intelligent Design » 1.

Habile praticien des sciences sociales, l’auteur, à chaque étape, propose une solide réflexion sur les problèmes posés par chaque type de source et de terrain d’enquête. Il explicite à chaque fois ses hypothèses et ses conclusions. Celles-ci et celles-là étant très semblables d’un chapitre à l’autre, l’ensemble peut apparaître parfois un peu répétitif. Mais, surtout, si Dominique Guillo utilise un vocabulaire précis et parfois « technique » – du point de vue des concepts utilisés en sociologie ou en biologie –, il le fait sans cette surcharge d’effets « poudre aux yeux » qui existe trop souvent dans la littérature française de sciences humaines. Lui, il décortique comme une mécanique les pensées qu’il étudie, et clarifie les choses pour le lecteur en évitant consciencieusement toute forme de vocabulaire pédant. Signalons aussi que, puisque l’ouvrage porte sur les perceptions différenciées de l’évolution entre le monde savant et le grand public, le premier chapitre est une claire et utile synthèse sur les conceptions scientifiques actuelles en matière d’évolution.

Petits chromos publicitaires de la fin du XIXe s.

Qu’en est-il, au bout du compte, de la France darwinienne ? Les conclusions de l’auteur peuvent apparaître surprenantes a priori, mais elles sont bien étayées. On pourrait les résumer en disant que, d’une certaine manière, la conception de l’évolution dominante dans le grand public est plus proche du créationnisme que de la conception scientifique de l’évolution, y compris parmi des adversaires déclarés du créationnisme. Et, de ce point de vue, tout en reconnaissant la difficulté de la tâche de vulgarisation, l’auteur n’épargne personne, pas plus les journalistes de Science et Vie que les rédacteurs des manuels scolaires. En effet, si l’idée de transformation des espèces, qui s’oppose au créationnisme fixiste, est très solidement implantée dans l’Hexagone, elle l’est selon une conception aujourd’hui bien datée : « L’ombre de Lamarck et, plus généralement, des transformistes du XIXe siècle, qui conçoivent l’évolution comme un développement par complexification croissante des espèces, planent donc nettement sur ces récits » [p. 78]. Ce lamarckisme maintenu peut d’ailleurs très bien s’accommoder, semble-t-il, des vues de l’Intelligent Design, pour peu que l’on remplace « Dieu » par « la Nature » comme guide suprême d’une évolution orientée. Car, ce que Dominique Guillo veut montrer, c’est qu’au-delà de l’idée transformiste, qui préexistait à Darwin, le darwinisme rompt avec des « schèmes cognitifs » qui apparaissent pourtant bien ancrés dans les conceptions populaires de l’évolution, jusque dans les manuels et chez les étudiants. Ces schèmes rejetés par la pensée scientifique mais très présents dans les cibles de l’enquête sont : le finalisme, selon lequel l’évolution a un sens, un « but » ; l’anthropocentrisme, qui place l’homme en bout de course évolutive ; l’échelle des êtres, qui implique l’idée d’une hiérarchie des espèces ; et la conception essentialiste de l’espèce, selon laquelle l’espèce, en tant que catégorie d’analyse, préexiste en quelque sorte à ses incarnations concrètes que sont les individus. L’auteur traque ces conceptions erronées de l’évolution dans les représentations spontanées de ses étudiants soumis à son petit test, mais aussi dans les schémas des manuels scolaires, qui, très souvent, représentent d’une manière ou d’une autre l’homme au sommet d’une évolution téléologique qui mène à lui. Dans cette entreprise de dévoilement critique sont convoqués les éclairages des meilleurs spécialistes de l’évolution, comme cette amusante citation de Richard Dawkins : « Il n’y a pas plus de sens – et, également, pas moins – à diriger notre narration de l’histoire évolutive en direction d’Homo sapiens plutôt qu’en direction de n’importe quelle espèce – par exemple la pieuvre, ou la panthère ou le séquoia. Un martinet exceptionnellement avisé, fier, de façon très compréhensible, d’avoir la capacité de voler, regardera le vol comme l’évident accomplissement ultime de la vie, et considèrera son espèce – ces spectaculaires machines volantes avec leurs ailes ramenées en arrière, qui restent parfois en l’air une année et même copulent en vol libre – comme l’acmé du progrès évolutif. Pour reprendre une fable imaginée par Steven Pinker, si les éléphants avaient la capacité d’écrire l’histoire, ils pourraient décrire les tapirs, les musaraignes éléphants, les éléphants de mer et les nasiques comme des premières tentatives pour emprunter l’axe principal de la route évolutive, franchissant les premières étapes mais, pour certaines raisons, n’achevant jamais complètement leur évolution : si près, mais encore si loin. Des éléphants astronomes pourraient se demander si, sur d’autres planètes, il existe des formes de vie extraterrestre ayant franchi le rubicond nasal et fait le bond vers la complète trompitude » (p. 173) 2.

Le dernier chapitre s’efforce d’approfondir la compréhension du phénomène étudié à la lumière des apports de la psychologie cognitive. Parfois, le militant rationaliste se surprend à vouloir nuancer en retour les fines nuances apportées par l’auteur : si une vision religieuse du monde ne s’oppose pas entièrement à une vision partiellement darwinienne, et si l’athéisme est effectivement loin d’être un garant absolu d’un néodarwinisme bien compris, il n’en reste pas moins que l’athéisme prédispose mieux que la religion à l’adhésion au darwinisme. Ce n’est sans doute pas un « hasard » – terme beaucoup discuté dans ce livre ! – si Dominique Guillo s’appuie souvent, non pas sur l’œuvre de Jean-Marie Pelt, auteur de Nature et spiritualité, mais de Richard Dawkins, auteur de Pour en finir avec Dieu. Les remarques de ce chapitre terminal nourriront utilement la réflexion du lecteur peu habitué aux travaux de sociologie de la connaissance : « il y a une différence importante entre la connaissance ordinaire et la connaissance scientifique, mais […] cette différence ne tient pas à quelque incommensurabilité entre les théories développées respectivement par l’une et par l’autre, comme le soutiennent le constructivisme et le culturalisme radicaux. Elle ne tient pas davantage à quelque irrationalité des acteurs ou “mentalité” prélogique. Simplement, nous ne nous comportons pas, dans une bonne partie des domaines balayés par notre esprit, comme des scientifiques avides de vérifications et de preuves, attitude qui, d’ailleurs, ne serait sans doute guère rationnelle ou avantageuse d’un point de vue cognitif, tant elle minimise le ratio effet/effort » (p. 205).

Finalement, l’enjeu ultime de cette recherche est d’être mieux à même de diffuser les connaissances scientifiques et de contrer les théories créationnistes, comme les derniers mots du livre l’expriment sans ambiguïté : « Pour combattre le créationnisme, il ne suffit […] sans doute pas de lui opposer une autre conception de la nature – celle de la science : car la compréhension dont celle-ci est généralement l’objet est, aujourd’hui encore, de fait, très éloignée du discours effectif des scientifiques. Il est nécessaire de lui opposer, en outre, une certaine éthique de la vérité, une certaine manière de concevoir le rapport au savoir » (p. 208).

Si le terrain de cette enquête est limité, les pistes qu’elle propose méritent d’être soumises à l’épreuve d’autres recherches – notamment comparatives, dans le temps ou dans d’autres espaces nationaux – ainsi qu’à la réflexion des lecteurs intéressés par le regard des sciences sociales sur les sciences de la vie ou par la lutte contre le créationnisme.

1 Voir à ce sujet le communiqué du 27 octobre 2005 publié par l’AFIS.

2 Voir, sur notre site, la présentation de l’ouvrage de Richard Dawkins, Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution (Robert Laffont, 2007, 793 pages, 29 €).

Publié dans le n° 295 de la revue


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