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Psychologie scientifique

Nos caractéristiques psychologiques peuvent-elles changer ?

Publié en ligne le 1er mars 2010 - Psychologie
par Jacques van Rillaer - SPS n° 289, janvier 2010

« À 30 ans, le caractère est fixé comme du plâtre et ne peut plus changer de forme », affirmait en 1890 William James 1 dans le plus célèbre des manuels de psychologie.

Par la suite, Freud allait faire sensiblement descendre l’âge auquel se fixent le caractère et les « névroses ». Dans ses deux derniers ouvrages, il répétait ce qu’il écrivait déjà 50 ans plus tôt : « Tous les traumatismes se situent dans la première enfance jusqu’à la cinquième année environ. [...] La période qui s’étend entre deux et quatre ans semble la plus importante » 2 ; « La cause déterminante de toutes les formes du psychisme humain doit être recherchée dans l’action réciproque des prédispositions innées et des événements accidentels. […] Il semble que les névroses ne s’acquièrent qu’au cours de la prime enfance (jusqu’à l’âge de 6 ans), bien que leurs symptômes puissent être bien plus tardifs. » 3

Freud était très pessimiste quant aux possibilités de changements psychologiques. Il croyait qu’on est totalement impuissant face aux psychoses. Lui-même n’a jamais réussi, malgré plusieurs tentatives, à arrêter de fumer, et il n’a jamais mené une thérapie de dépendance alcoolique. Quant aux « névroses », il estimait en 1908 qu’il fallait de « six mois à trois ans » de son traitement pour guérir. En 1933, il disait : « souvent plusieurs années », à raison de six séances par semaine 4. Il ajoutait toutefois (ce que nient farouchement beaucoup de disciples aujourd’hui) : « Dans le futur, nous apprendrons peut-être à agir directement, grâce à des substances chimiques, sur les quantités d’énergie et leur répartition dans l’appareil psychique. » 5

La grande majorité des thérapeutes freudiens ne sont guère plus optimistes. Il suffit de voir l’allongement progressif de la durée de leurs cures. La plupart des intellectuels français connaissent des gens en analyse depuis plus de dix ans.

Tout se joue-t-il avant 6 ans ?

L’idée de la détermination du cours de l’existence par des événements survenus durant les six premières années s’est popularisée surtout via le bestseller Tout se joue avant six ans, du psychologue américain Fitzhugh Dodson. Notons que le titre original de l’ouvrage n’envoie pas le même message. Paru en 1970 à New York (éd. Signet), le livre s’intitule How to Parent. The indispensable guide to your child’s formative years. Il a connu un succès énorme des deux côtés de l’Atlantique. Publié en 1972 chez Laffont et, l’année suivante, chez Marabout en version Poche, il est encore et toujours réédité. Aujourd’hui (novembre 2009), lorsqu’on tape l’expression « tout se joue avant six ans » dans Google, on obtient près de 120 000 pages. Cette croyance fait partie du sens commun en Occident.

Une des raisons de son succès est sans doute qu’elle déculpabilise les nombreuses personnes insatisfaites de ne pouvoir se comporter selon leurs propres normes : si elles ont le sentiment d’être trop violentes, de trop boire ou de trop manger, la faute en revient à l’éducation ou à des traumatismes anciens. Inutile de faire des efforts. Tout est joué.

Une théorie fort différente s’est développée dans la psychologie scientifique, plus particulièrement dans le courant behavioriste (la psychologie définie comme « science du comportement »). Le caractère et les troubles mentaux y sont conçus comme résultant, à la fois, de prédispositions génétiques et d’apprentissages. Les conditionnements subis dans l’enfance apparaissent fort importants, mais des interactions sociales et des réflexions personnelles continuent à façonner l’individu bien au-delà de 6, et même 30 ans. Arrivé à l’âge adulte, chacun a la possibilité d’effectuer plus ou moins facilement des apprentissages lui permettant de modifier des traits de caractère et de se libérer de réactions malencontreuses.

Aujourd’hui, la majorité des psychologues scientifiques se rallient à l’opinion de Jérome Kagan, « le » spécialiste de l’étude des variations de traits de caractère depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Avec son équipe de l’université Harvard, Kagan a mené plusieurs recherches longitudinales pour examiner l’évolution de caractéristiques psychologiques. Il en a conclu : « La classe sociale de la famille est un meilleur critère permettant de prévoir la profession et le caractère du futur adulte que son profil psychologique lorsqu’il avait deux ans. […] Ce fait ne signifie pas que les événements des deux premières années sont sans aucune influence. Cela veut seulement dire qu’un enfant de deux ans renfermé, farouche, anxieux, élevé dans un environnement incertain, reste malléable, si certains changements bénéfiques se produisent, tandis qu’un enfant de deux ans souriant, solidement attaché, éveillé, n’est pas à l’abri de connaître l’angoisse si sa vie prend une mauvaise tournure. La science et les récits autobiographiques se rejoignent lorsqu’ils affirment que l’aptitude au changement est tout aussi déterminante pour le développement de l’être humain qu’elle l’est pour l’apparition de nouvelles espèces dans l’évolution. Les événements des premières années placent l’enfant, au départ, sur une voie bien particulière, mais elle présente un nombre extraordinairement élevé d’intersections. » 6

L’importance de croire dans la possibilité de changements

La question de la plasticité de nos comportements est essentielle pour l’art de vivre. Elle l’est à ce point qu’on peut dire que la principale mission de la psychologie est de découvrir les types de comportements modifiables et d’offrir, à tous ceux qui le souhaitent, des connaissances qui contribuent à l’art de vivre avec soi-même et avec les autres.

Plusieurs études ont montré que la croyance dans la possibilité de changements psychologiques est un facteur essentiel de changements effectifs. Une des chercheuses les plus productives en ce domaine est Carol Dweck. Avec son équipe de l’université Stanford, elle a mis en évidence que les individus qui croient que leurs comportements sont modifiables, plus que ceux qui ne le croient pas, apparaissent ouverts à de nouveaux apprentissages, affrontent plus volontiers des difficultés, résolvent plus facilement des conflits interpersonnels et rebondissent mieux après des échecs 7.

Dweck a réalisé plusieurs expérimentations sur les effets de la croyance au changement. Dans l’une d’elles, des enseignants félicitaient systématiquement des élèves pour leurs efforts et les stratégies qu’ils mettaient en œuvre. Des enseignants félicitaient tout autant d’autres élèves pour leur intelligence (une caractéristique perçue comme invariable). Résultat : les élèves du premier groupe ont réalisé de meilleurs apprentissages scolaires et se sont montrés plus résilients face aux difficultés et aux échecs 8.

Une autre recherche a porté sur deux groupes d’élèves qui entraient dans l’enseignement secondaire (junior high school). Tous ces élèves ont suivi huit séances de formation sur les stratégies d’une étude efficace. Une différence toutefois : dans un groupe, les enseignants ont expliqué et répété, de façon à convaincre, que le cerveau est comme un muscle, qu’il se développe à mesure qu’on l’utilise. Cette intervention – somme toute fort simple – s’est avérée efficace : de façon significative, les élèves de ce groupe se sont montrés plus zélés dans leur étude et ont obtenu de meilleurs résultats 9.

L’importance de connaître les limites actuelles des possibilités de changement

Jusque dans les années 1970, la plupart des psychologues scientifiques adhéraient à la conception « environnementaliste ». Leur position s’expliquait par le succès des expériences sur l’apprentissage (réalisées surtout sur des animaux de laboratoire), mais aussi par des facteurs idéologiques. Dire que le comportement humain est déterminé par les gènes, c’était, pour ces universitaires, un symptôme de conservatisme politique, voire de fascisme ou de nazisme.

En réalité, certains apprentissages se réalisent aisément, vite et durablement. D’autres se font avec difficulté ou sont impossibles. Un rat apprend facilement à sauter sur une plateforme dès qu’une lampe s’allume, pour éviter de recevoir des chocs électriques dans les pattes. Il apprend plus difficilement à appuyer sur un levier pour éviter ces chocs. Un chat apprend assez vite à appuyer sur un levier pour éviter l’apparition de chocs, mais semble totalement incapable d’apprendre à se lécher pour obtenir le même effet.

L’ouvrage The biological boundaries of learning de Martin Seligman et J. L. Hager, paru en 1972, a fait date dans la conception des possibilités de modifier ou non le comportement 10. Il présentait un ensemble de recherches marquantes démontrant des prédispositions génétiques à des apprentissages.

Les progrès de la psychologie scientifique permettent aujourd’hui de changer bien des choses. Nous pouvons par exemple apprendre à faire disparaître, rapidement et durablement, des phobies et aussi – mais moins facilement – des rituels compulsifs. En revanche, certains changements sont très difficiles – par exemple, se libérer durablement d’une grave dépendance alcoolique ou descendre durablement en dessous de son poids « naturel » 11. D’autres, dans l’état actuel des connaissances, sont tout simplement impossibles. Ainsi, des personnes qui éprouvent des désirs sadiques ou pédophiliques, et qui souhaitent s’en débarrasser, ne peuvent les faire disparaître durablement. Elles peuvent seulement apprendre à ne pas les mettre en acte 12.

Affirmer que l’on peut changer n’importe quel type de comportement, comme le prétendent des gourous et certains « psys » de tout acabit, c’est alimenter de faux espoirs, des espoirs qui finissent en honte, en culpabilité et en états dépressifs.

1 Rappelons que James a été le premier à occuper une chaire de psychologie dans une université américaine (Harvard). Son Principles of Psychology (1400 pages) est le premier manuel de psychologie en anglais. Cet ouvrage connaîtra, du moins dans sa forme abrégée, un succès considérable. Aujourd’hui encore, il est lu et souvent cité. La phrase « By the age of 30, the caracter has set like plaster » se trouve p. 121 de la réédition parue chez Dover en 1950.

2 Der Mann Moses und die Monotheistische Religion (1939), Rééd. dans Gesammelte Werke, Fischer, XVI, p. 179. Tr., Moïse et le monothéisme, Gallimard, 1967, p. 101.

3 Abriss der Psychoanalyse (1940), G.W., XVII, p. 110. Tr., Abrégé de psychanalyse, PUF, 1985, p. 53.

4 Cité dans Alain Delrieux (2001) Sigmund Freud. Index thématique, éd. Anthropos, p. 202.

5 Abriss der Psychoanalyse (1940), G.W., XVII, p. 108.

6 Kagan, J. (1998) Three seductive ideas. Harvard University Press. Trad. : Des idées reçues en psychologie. Paris : O. Jacob, 2000, p. 201.

7 Dweck, C. (1999) Self-theories : Their role in motivation, personality and development. Philadelphia : Taylor and Francis/Psychology Press.

8 Mueller, C. M. & Dweck, C. S. (1998) Intelligence praise can undermine motivation and performance. Journal of Personality and Social Psychology, 75 : 33-52.

9 Blackwell, L., Trzesniewski, K. & Dweck, C. S. (2007) Implicit theories of intelligence predict achievment across an adolescent transition : A longitudinal study and an intervention. Child Development, 78 : 246-263.

10 Seligman, M. & Hager, J. L. (1972) Eds, Biological boundaries of learning. New York : Appleton, 480 p. 

11 Polivy, J. & Herman C.P. (2002) If at first you don’t succeed : False hope of self-change. American Psychologist, 57 : 677-89.

12 Seligman a publié un ouvrage destiné au grand public, qui fait le bilan des changements de comportements possibles chez l’homme, dans l’état actuel des connaissances : What you can change and what you can’t (Random House, 1993). Le titre de la traduction française – Changer, oui, c’est possible (Québec : Editions de l’Homme, 1995, 381 p.) – trahit malheureusement le message de Seligman


Mots-clés : Psychologie

Publié dans le n° 289 de la revue


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