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Origines. Lettres choisies 1828-1859

Publié en ligne le 8 août 2009
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 286, juillet 2009

La correspondance de Darwin a été réunie grâce au gigantesque travail du philosophe F. H. Burkhardt, qui y a consacré 33 ans, pour aboutir à la publication de 14000 lettres, reçues ou envoyées. La présente traduction française est un choix dans la sélection opérée en 1996 (réédition 2008). On comprend au titre et à la date de 1859 (publication de L’Origine des espèces) que la sélection porte sur les lettres relatives à la gestation du fameux ouvrage. On avait toutefois beau s’y attendre, on n’imaginait pas qu’il eût tant de questions sur le sujet à poser à ses correspondants. Et quand nous disons sur le sujet, c’est évidemment parce que nous comprenons que ses interrogations sur la boue traînée par les pattes des oiseaux, la forme des mâchoires du porc, la reproduction des guépards domestiqués de l’Inde, la flottaison des graines, ou le transport des coquillages, etc. concernent l’évolution des espèces.

Darwin est un naturaliste, on le sait. Et dès la première lettre du recueil, on le voit interroger son cousin W. D. Fox sur des insectes qu’il a capturés. Les suivantes sont adressées à J. S. Henslow, professeur de botanique à Cambridge, où il a fait trois années d’études (1828-1831) et qui, de douze ans son aîné, deviendra son ami. Il lui annonce l’achat d’un clinomètre, appareil destiné à mesure les pendages, avec lequel il doit, en cet été 1831, s’initier à la géologie, avec Adam Sedgwick, qui enseigne cette discipline dans la même université.

Puis c’est le fameux voyage autour du monde sur le Beagle, qu’il doit à la proposition d’Henslow justement. Nous apprenons les envois d’échantillons qu’il fait à celui-ci, notamment cette tête de megatherium, un fossile récolté dans la pampa pendant le périple. Le public ignore souvent qu’il est alors passionné de géologie, une science qu’il pratiquera jusqu’à la fin de la publication des volumes relatifs aux coraux, aux îles volcaniques et à la géologie de l’Amérique méridionale, en 1846. Il passe ensuite à l’étude des Cirripèdes : des crustacés fixés.

Mais les lettres réunies dans ce volume ne parlent que par raccroc de ces travaux, puisque le choix est subordonné à la préparation du livre de 1859 qui fera qu’on n’associe son nom, ni à la formation des atolls coralliens ni à des groupes d’invertébrés (ou aux orchidées et plantes grimpantes qui le retiendront plus tard). En effet dès juillet 1837, il ouvre le premier cahier de notes sur la transmutation des espèces. Et quand on voit combien sa correspondance reflète ses préoccupations, on imagine mal qu’il ait pu poursuivre, en même temps, les travaux publiés pendant les vingt ans qui suivent.

Outre Henslow et Charles Lyell, son ami géologue dont il emporte l’ouvrage sur le Beagle et qui oppose ses vues uniformitaristes (les phénomènes anciens sont de même nature et même intensité que ceux du présent) au catastrophisme de Sedgwick, et qui restera son mentor, ses correspondants seront bientôt ceux qui vont discuter ses thèses transformistes : deux botanistes, l’anglais Hooker, dès les années 1840, et l’américain Asa Gray, à partir de 1855. Ainsi que le zoologiste Thomas Huxley, son cadet de 16 ans, dont on sait le rôle qu’il jouera dans la défense des idées de son ami (on le surnomme le bouledogue de Darwin !).

Et puis, bien sûr, les dernières lettres de la sélection française sont consacrées à l’échange avec le jeune Wallace, ce naturaliste voyageant dans l’archipel malais, qui lui envoie des réflexions sur la sélection naturelle, où Darwin découvre, effaré, qu’il formule ses propres idées, acquises tout à fait indépendamment. L’échange montre son désarroi, et le secours de Lyell qui témoigne que ses idées devancent celles de Wallace, et propose (sur la suggestion implicite de son ami) l’arrangement qui permettra, le 1er juillet 1858, de faire connaître les deux travaux à la Linnean society. Proposons à ceux qui veulent un exposé saisissant de la thèse darwinienne, le fameux résumé de cinq pages, joint à la lettre à Asa Gray, du 5 septembre 1857, qui fut publiée à cette occasion. J’y ajouterais volontiers ces quelques lignes, un mois plus tard (3 octobre), à Huxley pour comparer les classifications selon la structure des êtres et suivant leur généalogie. Une amorce de cladisme ?

Et puisque nous sommes entre rationalistes, il faut aussi lire cette lettre au cousin Fox contre l’homéopathie, « un sujet qui suscite [chez lui] encore plus de colère que la voyance » (p. 166). Et celle à Henslow, où il vante la recherche pure, qu’illustrent, note-t-il, ses travaux en cours sur les cirripèdes. N’est-il pas en plein dans notre actualité ?

Publié dans le n° 286 de la revue


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