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Pesticides et santé des agriculteurs

Publié en ligne le 21 avril 2016 - Pesticides - Écologie
par Philippe Stoop - SPS n° 315, janvier 2016

Même si la réglementation n’autorise la mise sur le marché des pesticides qu’après des tests toxicologiques très approfondis, il est toujours possible que ces tests, réalisés en laboratoire et sur des animaux, n’aient pas détecté des dangers potentiels cumulatifs à long terme pour la santé des utilisateurs. Deux types d’effets indésirables sont envisageables :

  • des intoxications accidentelles lors des traitements. En France, ce sujet est suivi par le réseau de toxicovigilance Phyt’attitude de la MSA (Mutualité Sociale Agricole), qui recense les incidents déclarés volontairement par les agriculteurs [1] ;
  • des effets à long terme qui pourraient apparaître tardivement, sans intoxication décelable, suite aux expositions chroniques des agriculteurs et travailleurs agricoles. De tels effets, s’ils existent, sont évidemment beaucoup plus difficiles à mettre en évidence, et nécessitent des études scientifiques longues et complexes.

Le réseau Phyt’Attitude recense chaque année en moyenne deux cents cas d’intoxications déclarés. S’agissant de signalements volontaires, il est probable que ce chiffre sous-estime la réalité, mais il n’en reste pas moins très faible. Ainsi, en 2013, les accidents liés aux pesticides représenteraient 3,3 % des 15 000 accidents recensés.

En fait, les inquiétudes majeures portent sur le risque de maladies chroniques qui pourraient apparaître tardivement. De nombreuses études ont donc été réalisées sur ce thème. Le sujet est complexe, car il existe de nombreuses familles chimiques différentes, avec des modes d’action très variés. Il est difficile d’établir a posteriori à quels produits un agriculteur a pu être exposé au long de sa vie, et plus encore de quantifier cette exposition. En conséquence, s’il y a maintenant un consensus scientifique assez clair sur les maladies surreprésentées chez les agriculteurs, nous allons voir que les causes de ces maladies restent assez mal cernées.

Les principales études

Deux rapports de synthèse récents (2013) ont fait le point des connaissances scientifiques : un rapport européen, publié par l’EFSA [2] (European Food Safety Authority) et une expertise collective française de l’INSERM [3]. Ces deux rapports traitent de l’ensemble des effets suspectés, aussi bien sur les consommateurs que sur les agriculteurs. Pour les agriculteurs en particulier, il est intéressant de suivre également les publications relatives aux deux principales cohortes mondiales les concernant. La plus ancienne, « Agricultural Health Study » (AHS), regroupe près de 90 000 personnes aux États-Unis depuis 1993. En France, la cohorte AGRICAN, constituée en 2005, est encore plus vaste puisqu’elle comprend 180 000 personnes. En raison de sa constitution plus récente, elle n’a livré que des résultats préliminaires, mais qui montrent déjà une bonne cohérence avec ceux obtenus par l’AHS et les méta-analyses précédentes.

Il faut noter que ces deux cohortes suivent à la fois des agriculteurs utilisateurs et non utilisateurs de pesticides afin de permettre une comparaison.

L’expertise INSERM retient onze pathologies pour lesquelles un lien avec l’exposition aux pesticides est soupçonné, avec un degré de présomption plus ou moins fort : huit formes de cancer, et trois maladies neuro-végétatives. Deux d’entre elles ont été classées récemment comme maladies professionnelles des agriculteurs en France : la maladie de Parkinson en 2012, et le lymphome non hodgkinien en 2015 (un cancer des cellules sanguines). Dans les deux cas, ce classement indique expressément la responsabilité des pesticides.

Cancers : un risque global plus faible que la population générale, avec quelques types de tumeurs à surveiller

En ce qui concerne les cancers, contrairement à ce qu’on imagine souvent, toutes les études indiquent que leur fréquence globale est significativement plus faible chez les agriculteurs que dans le reste de la population, avec des résultats contrastés suivant les types de tumeurs. Dès la fin des années 90, deux méta-analyses américaines donnaient déjà des résultats assez convergents pour dresser un tableau cohérent des particularités des cancers chez les agriculteurs (figure 1).

Dès cette époque, il apparaissait déjà que les cancers des appareils respiratoires et digestifs (les plus nombreux dans la population générale) sont moins fréquents chez les agriculteurs. D’autres cancers (essentiellement des cellules sanguines, du système nerveux ou de la prostate) sont par contre plus fréquents chez eux, mais comme ils sont plus rares (à l’exception du cancer de la prostate), les agriculteurs sont globalement nettement moins exposés au cancer que la population générale.

Figure 1. Synthèse des méta-analyses réalisées sur le risque de cancer en milieu agricole par A. Blair en 1992 (en rouge) et J.Acquavella en 1998 (en rose) (Source : Baldi et Lebailly, 2007 [4]). Exemple de lecture : l’étude Blair a trouvé que la prévalence du cancer du poumon est inférieure de 35 % chez les agriculteurs par rapport à la population générale, l’étude Acquavella 34 %.

Cette plus faible prévalence globale des cancers chez les agriculteurs s’explique probablement par un mode de vie plus sain que celui des populations urbaines : en effet, les cancers les plus sous-représentés chez les agriculteurs sont ceux associés au tabac (les agriculteurs fument moins que la moyenne), et à l’alimentation : cancers des voies respiratoires et digestives.

Le suivi des cohortes AHS et AGRICAN ont depuis confirmé ce constat dans les grandes lignes. Les résultats actuels (2014) de la cohorte AGRICAN donnent même des résultats encore plus rassurants, puisque, pour l’instant, deux types de cancer seulement, (myélome multiple chez l’homme, mélanome chez la femme), y sont plus fréquents que dans la population générale.

Nous l’avons vu, l’expertise collective INSERM retient huit catégories de cancer associées à l’exposition aux pesticides : cancer de la prostate, cancer du testicule, mélanomes malins et tumeurs cérébrales, et quatre formes de cancer des cellules sanguines ou de la moelle osseuse (lymphomes non hodgkiniens, leucémies, myélomes multiples, maladie de Hodgkin). À l’exception du cancer de la prostate, il s’agit de cancers relativement rares, ce qui complique l’identification du facteur responsable.

D’autres facteurs environnementaux que les pesticides ont été parfois invoqués. Par exemple, une étude américaine sur la cohorte AHS a observé une présence plus forte du myélome multiple chez les éleveurs (pourtant moins utilisateurs de pesticides que la moyenne), évoquant une liaison entre élevage de poules et lymphome non-hodgkinien, et une corrélation très forte entre maladie de Hodgkin et utilisation de produits vétérinaires [5].

Maladies neurodégénératives : le cas de la maladie de Parkinson

En ce qui concerne les maladies neurodégénératives, trois ont été identifiées par l’INSERM comme associées à des degrés divers à l’exposition aux pesticides : la maladie de Parkinson, la maladie d’Alzheimer, et la sclérose latérale amyotrophique. Cette dernière étant une maladie rare, les données disponibles sur ses causes potentielles sont rares et disparates et l’expertise INSERM ne retient qu’un niveau de présomption faible pour son lien avec les pesticides. Le cas de la maladie d’Alzheimer est également assez incertain. Bien que fréquente, cette maladie a été relativement peu étudiée chez les agriculteurs, car elle ne semble pas plus fréquente que dans la population générale.

Le sujet le plus préoccupant est de loin celui de la maladie de Parkinson. En effet, il est particulièrement clair qu’elle est fortement surreprésentée chez les agriculteurs. La plupart des études montrent que sa prévalence est presque double. Ce constat est à l’origine de son classement en 2012 comme maladie professionnelle des agriculteurs.

Conclusion

Les agriculteurs constituent clairement la couche de la population la plus exposée aux dangers des pesticides. Les expertises disponibles sont toutefois relativement rassurantes en termes d’impact et de maladies professionnelles. Il y a néanmoins deux maladies pour lesquelles un lien avec l’exposition aux pesticides est reconnu juridiquement en France : le lymphome non-hodgkinien et la maladie de Parkinson.

Références

[1] « Statistiques des risques professionnels des non-salariés et des chefs d’exploitation agricole, Données nationales 2013  », MSA 2015 et « Bilan des observations du Réseau Phyt’Attitude (1er janvier 2008 au 31 décembre 2010) ». www.msa.fr
[2] « Literature review on epidemiological studies linking exposure to pesticides and health effects », Evangelia E.Ntzani et al. External scientific report, EFSA.
[3] « Pesticides : Effets sur la santé – Une expertise collective de l’Inserm »
[4] Baldi I., Lebailly P., 2007, « Cancer et Pesticides », La Revue du Praticien, 57, 40-44.
[5] Beane Freeman LE, DeRoos AJ, Koutros S, et al., “Poultry and Livestock Exposure and Cancer Risk among Farmers in the Agricultural Health Study”. Cancer causes & control  . doi :10.1007/s10552-012-9921-1.
[6] www.groupagrica.com/fileadmin/media...
[7] Parent M-É, Désy M, Siemiatycki J., “Does Exposure to Agricultural Chemicals Increase the Risk of Prostate Cancer among Farmers ?”, McGill Journal of Medicine : MJM. 2009 ;12(1) :70-77.


Thème : Pesticides

Mots-clés : Écologie