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Pirouette cacahuète : quand des résultats ne conviennent pas

Publié en ligne le 20 décembre 2019 - Intégrité scientifique - Médecine
Rédaction médicale et scientifique

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Dans le numéro précédent de Science et pseudo-sciences, nous avions évoqué les pratiques consistant à « positiver » les résultats négatifs d’essais cliniques (essais n’ayant pas montré les résultats attendus) [1].

Fuyant la critique, Pere Borrell del Caso (1835-1910)

Une autre stratégie consiste à utiliser des spins. Ce terme anglais est utilisé dans le jargon du monde biomédical francophone et, dans ce contexte, il pourrait se traduire par « pirouette langagière ». Il a été proposé pour décrire des procédés mis en œuvre dans certains articles scientifiques pour présenter les résultats d’une recherche en affirmant plus que ce que l’étude montre réellement. Cela peut conduire, par exemple, à suggérer une mauvaise interprétation des résultats. Pourtant, les cliniciens-chercheurs sont normalement tenus de présenter les résultats de façon objective et précise afin d’éviter toute erreur d’interprétation. La tentation est grande de présenter une étude sous un jour plus favorable quand les principaux résultats de l’étude ne sont pas considérés comme statistiquement significatifs.

Des chercheurs ont étudié le niveau et la prévalence de ces pirouettes langagières dans les articles rapportant des essais cliniques randomisés sur des patients atteints de maladies cardiovasculaires [2]. Un total de 587 essais cliniques publiés entre 2015 et 2017 dans six prestigieuses revues médicales 1 ont ainsi été considérés. Et 93 d’entre eux montraient des résultats principaux non significatifs sur le plan statistique. Ce sont ceux-là qui ont été retenus pour l’analyse, pour examiner la manière dont les auteurs rendaient compte de ces résultats « négatifs ».

Une publication rendant compte d’essais cliniques respecte une structure de présentation très codifiée : un titre, un résumé, une description, une présentation des résultats, des conclusions, etc. Des pirouettes langagières ont été retrouvées dans 57 % des résumés de ces 93 essais, soit dans la partie résultats (41 %) soit dans la conclusion du résumé (48 %). Dix titres d’articles (11 %), 62 corps d’article (67 %), 35 sections présentant les résultats (38 %) et 50 conclusions (54 %) comportaient une « pirouette langagière ». Les articles ont été soumis à l’examen par les pairs avant que le rédacteur en chef ne décide de leur publication. L’examen par les pairs ne permet donc pas de détecter ou d’écarter ces effets trompeurs.

Quand les résultats des essais cliniques ne sont pas ceux escomptés, dans plus de la moitié des cas les auteurs ajoutent des phrases pour faire croire que tout marche bien. Est-ce que ces pratiques peuvent avoir des répercussions sur les soins aux patients et les progrès médicaux ? Est-ce que ces données sont généralisables aux publications de tous les essais cliniques, quel que soit le domaine médical ? Est-ce que l’on retrouve ces pirouettes dans les essais publiés dans des revues moins prestigieuses, qui probablement contrôlent avec moins de rigueur les manuscrits ? Est-ce que, hors du domaine médical, des pratiques similaires existent ? Mon opinion est que, malheureusement, la réponse à toutes ces questions est positive. Ces pirouettes langagières ont surtout été décrites dans le domaine biomédical [3].

Différentes formes de spins ont été décrites dans la littérature scientifique [3]. L’une d’entre elles consiste à établir avec certitude une relation de causalité dans la conclusion, quand bien même la méthode de recherche ne le permet pas. Il semble que ces pratiques soient plus fréquentes dans les essais randomisés que dans les autres recherches moins puissantes [3]. Il n’a pas pu être démontré que le sponsor ou les conflits d’intérêts avaient un impact sur les spins [3], et il n’existe pas non plus, à cette heure, de recherche ayant évalué l’impact des spins sur les décisions médicales.

1 New England Journal of Medicine, The Lancet, JAMA, European Heart Journal, Circulation et Journal of the American College of Cardiology


Publié dans le n° 329 de la revue


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L' auteur

Hervé Maisonneuve

Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (...)

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