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Portrait du cerveau en artiste

Publié en ligne le 24 décembre 2013
Note de lecture de Martin Brunschwig

Pierre Lemarquis est neurologue, comme Oliver Sacks. Même si ce dernier est gentiment bousculé dans l’ouvrage, on pourrait penser que Lemarquis souhaite être un peu le « Oliver Sacks français »… Ils ont tous deux une fascination pour l’art en général et la musique en particulier, écrivent tous deux des livres à succès 1 tout en étant des médecins sérieux.

Dans cet ouvrage-ci, l’auteur expose de nombreux aspects de l’art et des effets qu’il aurait sur nos vies, notre cerveau, notre santé : « La beauté et l’harmonie sont-elles utiles à nos existences ? » est la première phrase de l’introduction ; la deuxième s’interroge d’emblée sur leurs effets sur la santé. Malheureusement, contrairement à ceux d’Oliver Sacks, le livre de P. Lemarquis se dilue dans une grande sauce consensuelle qui finit par rester un peu sur l’estomac… Et caressant le lecteur dans le sens d’un courant à la mode (nous sommes la partie d’un grand tout, reliés aux autres et au Cosmos) et ne voulant déplaire à personne, il tente constamment de revaloriser les croyances et superstitions en expliquant qu’elles ramènent, à peu de chose près, aux mêmes notions que les dernières découvertes scientifiques, la théorie du chaos, notamment. Ainsi, espère-t-il probablement convaincre les partisans de la science mais aussi ceux qui la critiquent.

Oh, certes, quelques expériences intéressantes sont décrites, ou quelques éléments des toutes dernières recherches sur le cerveau sont exposés, par un auteur neurologue, donc… autorisé. Mais la tonalité générale du livre et d’interminables listes de superstitions, de croyances médicales du Moyen-Âge, des pages sur telle « cérémonie des hommes-médecine » navajo, sur tel cas particulier d’artiste sauvé par son art, telle description d’un thème musical à travers l’histoire 2 ou tel développement sur les mandalas de Jung, font de cet ouvrage un fourre-tout indigeste qui rend vraiment méfiant.

P. Lemarquis est habile et ne va jamais jusqu’à épouser les plus irrationnels de ses récits. Mais il nous les raconte quand même ! Et l’aspect le plus critiquable de son livre est sans doute le fait de nous livrer des témoignages, des anecdotes, des cas, des histoires qui ne prouvent rien mais risquent de convaincre le lecteur d’un immense pouvoir thérapeutique de l’art, de la musique, etc. La musicothérapie, d’ailleurs, est présentée comme une discipline en plein essor, la plus sérieuse et prometteuse du monde. Entendons-nous bien : je serai le dernier à contester l’extraordinaire puissance de la musique. Mais pour établir une efficacité spécifique de la musique en tant que soin, on a besoin de plus que des témoignages…

Finalement, P. Lemarquis, et on peut le comprendre, est fasciné par le cerveau. Mais du coup, les preuves qu’il met en avant et qui lui suffisent sont l’imagerie cérébrale et ses progrès, qui mettent en évidence certaines zones que le cerveau utilise quand le sujet exécute telle ou telle action. Mais la médecine (désormais basée sur des preuves) réclame des actions spécifiques « supérieures à celle d’un placebo » ; on a donc souvent du mal à suivre l’auteur et les faibles éléments qu’il met en avant.

Quand vous saurez qu’il fait également place à l’effet Mozart, dénoncé dans nos colonnes 3, au nombre d’or 4, à la psychanalyse, qu’il surfe sur tous les poncifs du moment (la civilisation corrompue et les merveilleuses peuplades…), on finit par se dire qu’on ferait mieux de… d’écouter du Mozart, tiens !

1 Le précédent opus de P. Lemarquis s’intitulait « Sérénade pour un cerveau musicien » (Odile Jacob, 2009).

2 Le thème des « Folies d’Espagne » dont P. Lemarquis retrace le parcours avec une érudition encyclopédique.


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