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Pourquoi nous nous intéressons (aussi) aux pseudo-sciences

Publié en ligne le 27 novembre 2005 - Médecine - Pseudoscience

Nos abonnés nous écrivent souvent : c’est signe qu’ils s’intéressent à nos Cahiers. Leur approbation nous encourage, leurs critiques nous sont souvent utiles. Nous voudrions bien leur répondre individuellement. Hélas : il faudrait pour cela tripler l’effectif de la rédaction et pour y parvenir financièrement celui des abonnés eux-mêmes... C’est donc collectivement, dans les quelques lignes qui suivent, que nous souhaitons nous expliquer sur notre tendance, regrettée par quelques-uns, à consacrer beaucoup de place à la dénonciation des pseudo-sciences, au lieu de nous borner à l’information scientifique proprement dite.

Ce n’est pas nous qui avons changé. C’est le statut de la science dans la société française. Jadis incontestée, sauf de quelques minorités marginales et des couches sociales les plus dépourvues d’instruction, elle est aujourd’hui l’objet d’assauts tantôt insidieux, tantôt brutaux, lancés par toutes sortes de charlatans et d’exploiteurs de la crédulité humaine. C’est pourquoi l’information scientifique, aujourd’hui, est inséparable de la lutte contre la désinformation.

Trois exemples éclaireront notre propos.

La neurophysiologie, au cours de ces vingt dernières années, a fait d’immenses progrès Les mystères du système nerveux central et des malades qui peuvent l’attendre (comme l’autisme chez les enfants ou les diverses formes de l’angoisse des adultes) cèdent peu à peu aux avancées de l’anatomie et de la biochimie. Les applications thérapeutiques suivent souvent. Comment pourrait-on faire comprendre ces conquêtes de la connaissance à des esprits embrumés par les fariboles de la prétendue « parapsychologie » ?

Les astronomes ne cessent de découvrir des objets d’une nature jusqu’ici inconnue. Les instruments qui sondent l’Espace lointain pénètrent aussi dans les profondeurs du temps, en recueillant des signaux qui furent lancés il y a douze ou quinze milliards d’années, aux origines peut-être de l’Univers actuel. Comment faire comprendre la puissance et la beauté d’une telle recherche aux malheureux qui se complaisent dans les sottises de l’astrologie ?

Pour ce qui est de la connaissance de !’être humain, nos abonnés trouveront, dans le présent numéro, une analyse des découvertes récentes réalisées dans des laboratoires américains sur les performances des neurones visuels du cerveau spécialisés dans la reconnaissance des visages.
Et aussi le compte-rendu d’un ouvrage du professeur René Zazzo, spécialiste de la psychologie de l’enfance : Le paradoxe des jumeaux. Pour les sciences de l’Univers, nous évoquons le très beau livre du professeur Jean-Claude Pecker : Sous l’étoile Soleil.

Mais qu’on nous permette de revenir tout d’abord à un sujet d’actualité, qui intéresse directement notre santé, notre mode de vie et même nos budgets familiaux. Il s’agit des médecines dites parallèles qui arrivent à occulter dans les média et dans l’esprit public la recherche médicale véritable, au moment même où, à l’Institut Pasteur, celle-ci identifie le virus du Sida et, à Lyon, sauve les grands brûlés ou les blessés avec des autogreffes de deux mètres carrés de peau, obtenue en quelques jours à partir d’un prélèvement de quelques centimètres carrés.

Il y a deux mois se tenait à Paris une foire commerciale intitulée Salon des médecines douces. Les visiteurs y trouvaient notamment la propagande de la Ligue pour la liberté des vaccinations, autrement dit pour la liberté de s’opposer aux vaccinations. Si cette belle réforme avait été adoptée il y a une dizaine d’années, un mal qui a épouvanté l’humanité durant des millénaires, la variole, serait encore parmi nous, alors que la science (pour la première fois dans l’histoire des maladies) a réussi à éliminer définitivement cette dernière de la surface de notre planète. La poliomyélite, qui faisait des milliers d’infirmes à vie, n’aurait pas régressé spectaculairement. Non plus que la tuberculose, qui décimait les adolescents au début de ce siècle, ou la diphtérie, qui faisait mourir d’asphyxie des milliers d’enfants chaque année.

En revanche, le Salon offrait à ses visiteurs un assortiment de thérapeutiques parallèles ou alternatives exploitant de très vieux fantasmes, comme l’action bénéfique des aimants, « déjà connue des anciens Égyptiens » et qui aurait été redécouverte « par des savants japonais ». Des pastilles magnétiques pour soulager migraines et douleurs. Si vous louchez, une pastille fixée avec du sparadrap sur la pommette du côté de l’oeil déviant, remettra celui-ci dans la bonne direction (en l’attirant... ?). Il arrive que l’action bénéfique soit instantanée : on nous assure qu’un escrimeur brillant, saisi par la fatigue après une demi-heure de combat, a retrouvé toute sa virtuosité dès qu’on lui a posé un aimant sur la joue droite. Suivent des adresses de magnétothérapeutes et celle d’une firme au nom japonais où l’on peut s’approvisionner en plaques magnétiques. Reconnaissons à la magnétothérapie le mérite de l’innocuité, si ce n’est pour les portefeuilles.

Moins innocents sont les appareils qui offrent de vous protéger contre les « ondes nocives ». On touche là à un délire paranoïaque bien connu des psychiatres La publicité qui l’exploite ne peut que l’aggraver. Attention, avertit-elle, un réseau de rayons telluriques « quadrille toute la surface du globe et traverse chaque habitation ». Des troubles allant de l’insomnie jusqu’au cancer et aux maladies cardiaques peuvent se manifester en ces lieux. « Agressé par les radiations telluriques, l’homme, jusque dans son lit (où il passe le tiers de sa vie) est souvent pris au piège par ces forces dont il ne perçoit pas directement l’existence -. Si vous dormez mal, si vous vous réveillez fatigué, c’est que vous êtes la proie des rayons telluriques. Ne perdez pas une minute. Contre trois timbres-poste, vous recevrez « une attestation » que vous pourrez coller au mur de pouvez mettre dans votre lit. Il est testé scientifiquement. On ne dit pas où ni par qui, ni ce que sont ces ondes ignorées des physiciens.
Deux sûretés valent mieux qu’une. Outre le drap, vous pouvez acquérir (2 199 F + frais d’envoi) le régénérateur biotique Équilibre-Correction qui neutralise les ondes nocives en émettant des ondes bénéfiques sur une surface de 200 m’. Ne craignez pas la consommation d’électricité : placé au centre de votre habitation, ce bidule fonctionne spontanément dès qu’on l’oriente selon l’axe des pôle magnétiques. Il peut aussi rendre service dans les écoles, les cliniques, les centres de cure, les élevages de cochons.

Au cas où vous voudriez. apprendre à détecter vous-même ces ondes nocives insaisissables, on vous offre pour 2 300 F un stage d’été dans les Vosges, à l’hostellerie du Mont Sainte-Odile « haut-lieu vibratoire et haut-lieu de l’Histoire et de la nature ». Vous y expérimenterez la baguette du sourcier, le pendule, et en partant vous recevrez « une attestation » que vous pourrez collez au mur de votre salon personnel.

Autres stages alléchants : naturopathie, ostéopathie, iridologie, mémoire de surdoués, voyance, télépathie, médiumnité, découverte de vies antérieures, etc... Apprenant l’anglais sous hypnose, vous le parlerez couramment en dix jours. De surcroît, vous perdrez votre timidité, vous dormirez bien la nuit et vous augmenterez vos capacités intellectuelles.
Ce n’est là qu’un tout petit extrait du programme du Salon. Il serait pourtant dommage de le quitter sans mentionner le Footsie roller, qui vous indique sur la plante des pieds les points réflexes correspondant aux différentes parties du corps : le gros orteil gauche correspond au sommet de la tête et à l’occipital, le droit aux sinus, à l’hypophyse et au cou, etc. N’oublions pas l’instrinctothérapie, qui vous conseille de manger ce que vous avez envie de manger (si vous attrapez une indigestion, c’est que vous n’avez su éviter « les tendances pernicieuses qui parasitent nos psychismes »). Ni l’Anastral, qui vous propose « un horoscope psychologique dont le niveau de personnification et de qualité bouleverse les données actuelles de l’astrologie informatisée ».

Voltaire soulignait qu’un astrologue ne saurait avoir le privilège de se tromper toujours. Au Salon des médecines douces, on rencontrait aussi des tisanes qui, pour être devenues « phytothérapiques », n’en valaient pas moins le tilleul ou les queues de cerise de nos grand-mères. Des méthodes de massage ou de culture physique portant des noms invraisemblables, mais qui peut-être sont efficaces. Un stand évoquait l’absence de pollution des mers polaires pour offrir... de l’huile de foie de morue. Mais c’est l’histoire de l’alouette dans le pâté où elle côtoie le cheval. Ce salon qui se réclamait de la médecine,et parfois de la science en général, était celui de la crédulité humaine et de l’arnaque.

Plusieurs conférences et des stages d’initiation étaient consacrés à l’homéopathie. Certes des médicaments homéopathiques ne pouvaient être exposés, pas plus que d’autres produits de pharmacie la loi s’y oppose. Mais les visiteurs se voyaient distribuer en abondance, à l’entrée comme à la sortie, des tracts de diverses associations de défense des médecines douces ou de l’homéopathie, ainsi que des cartes postales de solidarité à envoyer aux Pouvoirs Publics. Associations de défense dont on sait bien par qui elles sont financées... Pauvres médecines douces, qui peuvent s’offrir des pages entières de publicité dans des quotidiens ! Pauvre homéopathie, dont le chiffre d’affaire est évalué à 400 millions de francs par an et augmente de 20 % chaque année ! En partie, rappelons-le, à la charge de la Sécurité sociale. Pendant que la recherche sérieuse sur le cancer doit organiser des quêtes sur la voie publique...

Dernière nouvelle de l’homéopathie. En Bretagne, les laboratoires Boiron, principaux fabricants de médicaments homéopathiques, vont installer une nouvelle unité de production. Avec l’aide des collectivités locales : il y aura création de quelques emplois. Une aide sans doute indispensable, car les mêmes laboratoires viennent de creuser un trou dans leur budget pour faire venir en France, par Charter, une quarantaine de personnalités américaines et les initier sur place à l’homéopathie.

Car chose curieuse, les États-Unis, ce pays sous-développé, ne connaissent guère (de même du reste que l’URSS) les produits homéopathiques. Après la France, le plus gros consommateur est l’Inde, un des pays du monde où la mortalité est la plus élevée et la durée moyenne de la vie humaine la plus courte. C’est aussi un des pays les plus pauvres du tiers-monde. Le niveau de vie général n’y favorise pas la diffusion d’une pharmacopée efficace. Les dilutions hahnemaniennes de poudre de perlimpinpin coûtent moins cher et apportent la consolation aux agonisants des mouroirs de Calcutta. A Paris, des essais viennent d’être menés, à l’hôpital Rothschild et à l’Institut Pasteur, sur un produit homéopathique vendu comme anti-allergique, Apis mellifica, à base d’abeilles broyées. Le venin d’abeille étant un allergène puissant (chaque année, il cause des accidents graves) sa dilution infinitésimale devrait, conformément au principe fondamental de l’homéopathie, bloquer in vitro la dégranulation des globules blancs dits basophiles, dégranulation qui signe la réaction allergique. Résultat des essais, qui feront prochainement l’objet de communications scientifiques : quelle que soit la hauteur de la dilution essayée, Apis mellifica ne bloque rien du tout. Les basophiles s’en soucier ! comme d’une guigne.

Il faut bien dire ces choses. La science, c’est aussi la dénonciation de l’anti-science.


Mots-clés : Médecine - Pseudoscience

Publié dans le n° 155 de la revue


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L' auteur

Michel Rouzé

Michel Rouzé, de son véritable nom Miecsejslaw (...)

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