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Propos sur les sciences

Publié en ligne le 5 juin 2011
Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 294, janvier 2011

294_123-124À quoi peuvent bien servir la sociologie et l’histoire des sciences ? À pas grand chose, pourrait-on croire, si l’on en juge par leur très faible place dans les programmes scolaires et universitaires, que ce soit dans les cursus scientifiques ou dans ceux de sciences sociales. « À trois fois rien, si ce n’est desservir la science », jugeront peut-être hâtivement les scientifiques ou les rationalistes à juste titre irrités par la mode relativiste qui s’est développée en sciences humaines depuis quelques décennies.

Le livre d’Yves Gingras, professeur d’histoire et de sociologie des sciences à l’université de Montréal, est paru dans une petite maison d’édition originellement créée autour de Pierre Bourdieu. Il s’agit de présenter un large panel des problématiques qui guident la recherche contemporaine dans ce secteur des sciences sociales. Les exemples sont essentiellement tirés des domaines de la physique et de la chimie, et concernent avant tout l’Amérique du nord, et en premier lieu, naturellement, le Canada. Il est difficile de rendre compte de manière exhaustive d’un livre, même petit, qui fourmille de pistes et de thématiques aussi variées ; que l’on sache donc que celles-ci sont regroupées en cinq grandes parties : « Science et méthode » ; « Science et économie » ; « Science et culture » ; « Science et religion » et « Science et institutions ».

Dans une perspective sociohistorique, l’auteur veut surtout rendre compte des transformations à l’œuvre au cours des trois derniers siècles : « derrière la fixité du vocable "science", les réalités et les pratiques que le terme recouvre au XVIIe et au XXIe siècle sont radicalement différentes mis à part, peut-être, un même idéal de rendre raison du monde naturel (et social) et de ses manifestations » ; « Même si on continue à montrer la figure d’Einstein pour incarner la science […], la science du XXIe siècle a peu à voir avec celle du début du XXe siècle et encore moins avec celle du XVIIe siècle. De solitaire elle est devenue collective ; d’artisanale elle est passée au stade industriel et fortement mécanisé et instrumenté ; de locale elle est devenue internationale, les équipes étant le plus souvent composées de chercheurs de différents pays. Le rôle et la place des intérêts privés dans la recherche universitaire se sont accrus de façon importante depuis les années 1980, remettant ainsi en cause une autonomie trop souvent tenue pour acquise » (p. 5-6).

Sur la question des méthodes scientifiques et des critères de vérité, Yves Gingras s’efforce notamment de remettre les pendules à heure à propos d’Auguste Comte et du positivisme, qui sont souvent très mal compris et utilisés à tort et à travers dans le débat contemporain sur les sciences. Loin d’avoir défendu la puissance infinie de la science, Comte en aurait au contraire excessivement réduit la portée : « force est de constater que le positivisme, dans sa tendance fondamentale au scepticisme à propos des entités postulées par la science, les atomes, par exemple, est une philosophie inadéquate. Je crois qu’il faut lui préférer une forme de rationalisme appliqué et de matérialisme rationnel […]. Cette forme de rationalisme a foi dans le pouvoir de la raison, et offre une philosophie plus optimiste que celle de Comte » (p. 39). La présentation de l’approfondissement progressif des critères de vérité dans le cadre de la méthode scientifique est aussi l’occasion de mettre en lumière les insuffisances sur ce plan de pratiques telles que l’homéopathie, qui sont restées à un stade de rigueur datant de la fin du XIXe siècle, avant la généralisation des méthodes statistiques.

La partie consacrée à « Sciences et économie » défriche naturellement l’épineuse question des brevets et de la propriété intellectuelle, en prenant clairement partie dans le débat : « En privatisant les connaissances, on empêche leur circulation, diminuant ainsi la possibilité de tester leur validité tout en faisant obstacle de façon importante au progrès de la science. En somme, on modifie la logique interne du champ scientifique pour la rendre conforme à la simple logique économique » (p. 79).

D’autres analyses feront sans peine l’unanimité parmi ceux qui apprécient le travail de l’AFIS, comme celles qui concernent la place cruciale de la culture scientifique dans le monde contemporain (page 89 : « Les débats de société portent désormais sur des objets comme les OGM, l’énergie nucléaire, la génétique et les nanotechnologies. Il est impossible de participer lucidement à ces débats sans un minimum de connaissances, sur la nature exacte de ces phénomènes. Or il existe actuellement une inculture scientifique qui est socialement dangereuse et qui peut favoriser l’écoute des gourous qui, par exemple, mettent en avant des visions extravagantes sur les effets des nanotechnologies ») ou encore ce jugement sans appel à propos de la mode des ouvrages de physique se voulant ouverts sur la religion (page 141 : « Les physiciens critiquent généralement la montée du mysticisme, mais ils devraient d’abord s’appliquer à nettoyer leurs propres écuries. […] On préfère ne pas trop se critiquer entre pairs. […] Je soutiens, au contraire, qu’il faut être plus sévère avec des scientifiques renommés qui racontent des sornettes qu’avec de simples astrologues qui s’amusent à la radio à prédire ce qui vous arrivera la semaine prochaine. Chose certaine, celles et ceux qui décident de se diriger vers les sciences après lecture de ces bouquins seront déçus de constater qu’ils ne rencontreront jamais Dieu dans un accélérateur de particules »).

Yves Gingras aborde sous un angle historique et sociologique les sujets au centre de nos préoccupations : la lecture de son livre constitue donc un complément utile.

Publié dans le n° 294 de la revue


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