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Psychologie du bien et du mal

Publié en ligne le 31 janvier 2014
Note de lecture de Jacques Van Rillaer

Dans les années 1880, Wilhelm Wundt, que les psychologues scientifiques considèrent traditionnellement comme le père de leur discipline, étudiait de façon expérimentale des réactions psychologiques élémentaires (sensations, illusions perceptives, temps de réaction, etc.). Il estimait que les « processus supérieurs » — notamment la conscience morale — ne pouvaient pas s’étudier expérimentalement et que le mieux était d’aborder ceux-ci à travers l’histoire des conduites de différents peuples. Lui-même a passé les vingt dernières années de sa vie à écrire une Völkerpsychologie en dix volumes.

L’ouvrage de Laurent Bègue montre que la méthode expérimentale a fini par apporter, en un peu plus d’un siècle, une connaissance impressionnante sur les « processus supérieurs », notamment sur les représentations et les actes liés au sentiment du bien et du mal. L’auteur est professeur de psychologie à l’université de Grenoble. Il y dirige le laboratoire interuniversitaire « Personnalité, cognition, changement social ». Il mène des recherches de psychologie sociale expérimentale dont plusieurs ont été publiées dans des revues de psychologie de haut niveau. Récemment, le prix IgNobel 1 lui a été décerné à l’université Harvard pour une recherche publiée dans le British Journal of Psychology, montrant que les personnes ayant bu de l’alcool ou même croyant en avoir bu se trouvaient plus attirantes que les personnes sobres.

L’ouvrage permet de découvrir des thèmes essentiels du vaste champ de la psychologie sociale, principalement les différentes facettes du comportemental moral. L’angle de vue de l’auteur l’amène à présenter des études sur l’intégration des normes, le rôle — controversé — des récompenses et des punitions, les multiples déterminants de réactions altruistes et de conduites cruelles, la pression du conformisme et de la soumission à des autorités, l’importance de l’imitation, etc.

L’ouvrage n’est pas assez technique pour servir de manuel de psychologie sociale à des étudiants en psychologie (quoique l’auteur ait soigneusement fourni toutes les références bibliographiques de ses informations), mais il peut parfaitement remplir ce rôle pour toute autre personne qui voudrait disposer d’un aperçu solide de cette discipline. On y trouve des expériences classiques, quasi incontournables, de la psychologie sociale (celles de Asch sur le conformisme, celles de Milgram sur l’obéissance, celles de Lerner sur les efforts pour continuer envers et contre tout à croire en un « monde juste », etc.). On y trouve également des recherches des plus récentes. À titre d’exemple : le rôle de l’autocontrôle dans le respect de normes altruistes, mais aussi de normes destructrices ; l’impact d’un rejet social récent sur l’égocentrisme, l’abus de nourriture et les résultats à un test d’intelligence ; l’influence de la qualité de la relation d’une fille avec son père sur le choix qu’elle fera d’un partenaire à l’âge adulte ; l’impact de la qualité de la relation avec le conjoint sur la santé physique, la santé mentale, la sensation de fatigue.

On peut s’étonner qu’un chercheur aussi rigoureux et bien informé que L. Bègue entame le premier chapitre par une recherche qui s’appuie sur le test de Rorschach pour déclarer que les anciens SS ne se distinguent pas fondamentalement d’autres personnes. Les nombreuses études sur la validité de ce test ont conclu à une validité faible, voire nulle. Heureusement, c’est la seule réserve que je puisse faire à cet ouvrage remarquable par son contenu et par son écriture (claire, soignée, élégante). Certains regretteront que des titres de chapitre soient sibyllins, ce qui semble être une caractéristique des publications chez Odile Jacob. Ainsi le chapitre intitulé « Éthique mimétique » porte sur le rôle de l’imitation dans l’observance des normes ; celui intitulé « Le théâtre moral » traite de l’influence des groupes sur les comportements moraux, etc. Mais ceci est un détail dans un ouvrage que l’on peut chaudement recommander aux lecteurs de Science et pseudo-sciences.

1 Le prix Ig Nobel (jeu de mots associant « prix Nobel » et « ignoble ») est décerné à des personnes dont les recherches peuvent paraître drôles ou absurdes au premier abord. Parfois critique, ce prix est destiné à célébrer l’imagination et stimuler l’intérêt pour les sciences.


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