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Wifi, téléphonie mobile, ondes

Quand la peur peut rendre malade

Publié en ligne le 14 septembre 2015 -
par Jean-Paul Krivine - SPS n°312, avril 2015

On n’est jamais trop prudent… La précaution ne peut pas faire de mal. Ces assertions qui semblent pleines de bon sens peuvent en réalité créer des situations très problématiques. Bien sûr, quand un danger est réel ou probable, il est nécessaire d’agir, mais dans le cas contraire, il ne reste que le côté anxiogène, avec les conséquences que l’on va voir.

La « loi Abeille » sur le Wifi, une loi qui va nous rendre malades 1

La proposition de loi relative à « la sobriété, à la transparence et à la concertation en matière d’exposition aux ondes électromagnétiques », déposée par Mme Laurence Abeille, députée EELV, a été adoptée par l’Assemblée nationale [1]. Une des mesures les plus emblématiques est celle relative à l’interdiction du Wifi dans les crèches. Emblématique, mais sans aucun fondement scientifique, comme nous l’avons maintes fois expliqué. Les faibles niveaux d’exposition aux ondes électromagnétiques du Wifi sont de l’ordre de ceux des téléphones fixes sans fil (DECT) : aucun danger n’est démontré ni même suspecté pour ces équipements (voir encadré « L’électrohypersensibilité »). Elle ne protègera donc personne d’un danger qui n’existe pas, mais va, à l’inverse, inquiéter inutilement.

Une peur hante la BNF...

L’histoire commence en 2008 quand l’équipement Wifi des salles de lecture de la BNF est désactivé face à l’opposition de syndicats de personnels. En 2015, le sujet est de nouveau à l’ordre du jour du CHSCT (Comité d’hygiène et de sécurité) de l’établissement pour discuter d’un projet de 240 bornes de 0,5 volts/m devant être déployées dans les espaces publics entre 2015 et 2016. Cette fois-ci, c’est la CGT qui s’y oppose, mandatant le Professeur Belpomme comme «  expert indépendant  ». Rappelons que le Professeur Belpomme est l’un des principaux protagoniste du mouvement « anti-ondes ». Il a ouvert une consultation privée dans une clinique parisienne où sont proposés des traitements improbables à base d’« antagonistes des récepteurs à l’histamine » pour « fermer la barrière électro-encéphalique » alliés à des « tonifiants du système nerveux » et une stimulation de la « régénération des astrocytes (des cellules cérébrales) qui auraient été détruits par les champs électromagnétiques ». Un jargon scientifique pour une démagnétisation des temps modernes où le patient se voit remettre un document certifiant que ses troubles résultent d’une « hypersensibilité aux champs électromagnétiques », en parallèle d’un parcours qui lui coûtera plusieurs centaines d’euros (voir SPS n° 308). Finalement, l’ensemble des organisations syndicales s’oppose « pour raisons sanitaires » au projet de déploiement du Wifi [4]. Les usagers de la bibliothèque n’auront plus qu’à s’organiser avec les connexions filaires, bien peu pratiques, ou se servir de leur tablette ou téléphone 3G ou 4G (car la téléphonie mobile passe là où le Wifi est coupé...).

En effet, il est bien établi que les informations inquiétantes sur les prétendus dangers des ondes favorisent l’apparition et l’aggravation de troubles chez des sujets se croyant exposés, surtout lorsqu’il s’agit de personnes sujettes à la somatisation et anxieuses, notamment vis-à-vis des champs électromagnétiques [2,3]. De plus, dans une sorte de spirale de l’inquiétude, l’annonce de mesures de précaution est une nouvelle source d’anxiété, comme le montre des études sociologiques rapportées de manière récurrente dans les rapports des agences AFSSET (2009) et ANSES (2013). Ces mesures étant interprétées comme la preuve d’un danger, elles appellent à de nouvelles dispositions supposées nous protéger « encore mieux » et confortent l’idée que « avant, on était mal protégé ».

Il pourrait sembler que l’interdiction du Wifi dans les crèches, si « elle ne fait pas de bien, au moins ne fait pas de mal ». Mais si le Wifi est dangereux dans les crèches, ne l’est-il pas aussi à la maison ? Ne faut-il pas supprimer son Wifi ? Demander également aux voisins de faire de même ? Et supprimer le téléphone fixe sans fil ? De proche en proche, une angoisse infondée se développe qui, elle, en plus de nuire au bien-être, peut conduire à de véritables pathologies.

La peur est communicative. Quand elle est renforcée par des mesures infondées scientifiquement, la crédibilité des fausses explications s’accroît. Ainsi, les associations « anti-ondes » trouvent de plus en plus facilement un relais médiatique dans leurs campagnes visant à réclamer la mise en place de « zones blanches », supposées sans ondes. Elles incitent les personnes souffrantes à se détourner des consultations spécialisées ouvertes en milieu hospitalier au prétexte que les ondes ne seraient pas reconnues comme cause de leur pathologie. Avec pour résultat un plus grand isolement et une plus grande fragilisation des personnes sensibles à ces campagnes. À propos de l’action de ces associations, on lira avec intérêt « Le jeu trouble des associations », article paru dans la revue Que Choisir (janvier 2015) et dont nous avons rendu compte sur notre site Internet [5].

Au moment du vote de la loi à l’Assemblée, un jeune lycéen de 17 ans décédait dans une avalanche dans le massif du Vercors. Il ne portait pas de balise DVA (détecteur de victimes d’avalanches) car « il n’aimait pas l’idée des ondes émises » selon le procureur de la République de Grenoble en charge de l’affaire [6]. Deux heures seront nécessaires pour le retrouver en état d’hypothermie avancée… Trop tard pour le sauver. Alors qu’un de ses compagnons, lui aussi emporté par l’avalanche, a été retrouvé immédiatement, sain et sauf, grâce au dispositif DVA.

Références

[1] Proposition de loi "Loi Abeille"

[2] Witthöft M., Rubin GJ. (2013) “Are media warnings about the adverse health effects of modern life self-fulfilling ? An experimental study on idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields (IEI-EMF)”. J Psychosom Res. Mar ; 74(3):206-12.

[3] « L’effet nocebo : comment les médias peuvent provoquer les symptômes d’une maladie »

[4] Compte-rendu du CHSCT de la BNF. Janvier 2015.

[5] « Électro-hypersensibilité : Que Choisir ? dénonce le jeu trouble des associations ; Janvier 2015

[6] « Mort dans une avalanche : le lycéen ne portait “jamais” de balise de détection ». Le Parisien, 29 janvier 2015.

1 Voir aussi sur notre site Internet le [communiqué de l’AFIS] sur ce sujet. Une partie de ce texte s’en est inspiré.

Publié dans le n° 312 de la revue


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