Accueil / Notes de lecture / Quand le paranormal manipule la science - Comment retrouver l’esprit critique

Quand le paranormal manipule la science - Comment retrouver l’esprit critique

Publié en ligne le 15 janvier 2015
Note de lecture de Kévin Moris - SPS n° 311, janvier 2015
Ceci est la version intégrale d’une note de lecture abrégée parue dans le SPS n° 311.


« Le sceptique modéré utilise le doute comme un moyen d’avancer vers la vérité qu’il ne considère jamais comme totale et définitive » (p. 212)

L’auteur, Serge Larivée, est professeur titulaire à l’École de Psychoéducation de l’Université de Montréal au Québec. Ses travaux de recherche concernent principalement l’intelligence humaine : sa nature, son développement et sa mesure. Mais il s’intéresse aussi au fonctionnement de la science et de ses rapports avec les pseudosciences. Il est ainsi consultant pour l’association Les Sceptiques du Québec 1, l’équivalent de l’AFIS pour le Québec.

Dans cet ouvrage, S. Larivée commence par indiquer les tenants et les aboutissants de la construction scientifique. Ainsi, le critère de réfutabilité de Popper doit s’appliquer à toute théorie, permettant alors de la tester empiriquement. L’évaluation des publications et la reproduction nécessaire des résultats par d’autres chercheurs permettent de limiter la fraude. La science se construit par le développement des connaissances, les paradigmes succédant les uns aux autres. Au contraire, les pseudosciences sont par définition incompatibles avec la démarche scientifique.

Les va-et-vient de l’auteur entre la science et les pseudosciences (psychanalyse, homéopathie, astrologie,…) ou les phénomènes paranormaux sont permanents tout au long du texte. Toutes ces croyances contribuent en effet à « créer et à maintenir un climat culturel exempt d’esprit critique » (p. 25). Chiffres à l’appui, S. Larivée confirme que les croyances pseudo-scientifiques sont très présentes dans la société et touchent aussi les personnes qui ont fait de longues études.

La première raison avancée est que la méthode scientifique est jeune à l’échelle de l’histoire de l’humanité.Une autre raison – la plus importante – tient à la nature humaine issue de l’évolution biologique : « le cerveau humain a besoin de sens pour fonctionner » (p. 48) et donne spontanément du sens par automatisme, ce qui favorise le biais de confirmation ; en outre, un enfant fait spontanément confiance au lieu de douter et un entraînement est nécessaire pour développer l’esprit critique. La croyance possède donc « une valeur adaptative et culturelle » (p. 58), mais il faut lui résister si c’est la vérité que l’on cherche.

S. Larivée explique ensuite que les croyances sont entretenues par le climat socioculturel : la présence des pseudosciences et du paranormal dans les journaux, les bibliothèques et les librairies est flagrante (cela fait vendre), tout comme sur Internet ou à la télévision 2. Pour cette dernière, l’audimat contraint à plaire au spectateur et malheureusement, « la démarche scientifique n’est pas un contenu accrocheur » (p. 89). Il décrit par ailleurs des exemples de travaux universitaires (mémoire de fin d’études, thèse,…) pseudo-scientifiques, essentiellement dans les sciences humaines et sociales, la démarche scientifique étant plus délicate à mettre en œuvre dans ces domaines de recherche.

Ensuite, S. Larivée présente – de façon plus ou moins détaillée – vingt-six procédés utilisés par les promoteurs des pseudosciences. Certains concernent le contournement de la méthode scientifique : la théorie est invérifiable, la théorie est validée par le témoignage ou son ancienneté, le relativisme « toutes les connaissances se valent  » qui permet de nier que « la quête de vérité objective puisse constituer l’un des objectifs de la recherche » (p. 160),… D’autres font appel à la rhétorique : métaphores, sophismes, tautologies, vocabulaire spécifique et fantaisiste – dont le détournement du vocabulaire scientifique… D’autres encore utilisent le penchant naturel de l’être humain à croire plutôt qu’à douter : argument d’autorité lorsque le « gourou » dicte la bonne parole, confusion entre coïncidence, corrélation et causalité, propension à conserver une croyance car « les tenants des croyances au paranormal ne se laissent guère ébranler par les faits qui les contredisent » (p. 166),…

Les explications sont convaincantes et le propos est souvent illustré d’exemples et d’anecdotes personnelles de l’auteur. Ainsi, l’emprise des pseudosciences est indéniable et « de toute évidence, les pseudosciences sont là pour rester » (p. 195). Pour autant, S. Larivée met en avant des leviers pour encourager l’esprit critique dans la société : il faut valoriser le rôle des journalistes scientifiques, car la « loi du marché […] est loin de privilégier le développement intellectuel de la population  » ; défendre une école qui favorise l’attitude scientifique. Il rappelle enfin que les parents ont évidemment un rôle à jouer dans l’encouragement au scepticisme de leurs enfants (encore faut-il qu’ils pensent eux-mêmes que c’est une bonne chose).

Une riche bibliographie (28 pages de références) est disponible à la fin de l’ouvrage. Ainsi, S. Larivée donne constamment crédit aux auteurs des propos qu’il emprunte. Les références – même si on peut relever quelques coquilles – permettront à ceux qui le souhaitent d’approfondir certains des thèmes traités. Le sceptique averti pourra trouver que les mêmes idées reviennent parfois au long du texte. Pour autant, le fond du texte nous convainc que ces rappels ne sont pas superflus si le but est de développer l’esprit critique d’un lecteur lambda, car « si la croyance est naturelle à l’homme, le scepticisme ne l’est pas et réclame un long processus d’apprentissage » (p. 89).

En conclusion, on ne peut que recommander cette lecture à ceux qui se demandent encore si la science, contrairement aux activités pseudo-scientifiques, est une entreprise noble qui mérite d’être défendue ; ainsi qu’à toute personne intéressée par le développement de son esprit critique : mieux comprendre les pseudosciences est nécessaire pour s’en protéger. En effet, on distingue en arrière-plan « les exploiteurs de la souffrance ou de la crédulité des esprits moins habilités à la critique au nom de soi-disant savoirs auxquels, parfois, ils ne croient même pas eux-mêmes, qu’il faut dénoncer » (p. 212).

Publié dans le n° 311 de la revue


Partager cet article