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Regards sur la science

Quelque chose de pourri dans le royaume de la recherche ?

Publié en ligne le 23 janvier 2013 -
par Louis-Marie Houdebine - SPS n°301, juillet 2012

L’image de la science et de ses acteurs est plutôt positive, même si elle s’est quelque peu dégradée depuis une ou deux décennies. Une des pratiques de la communauté scientifique qui est reconnue comme étant une des sources principales de son succès est sa capacité à s’autocritiquer et à s’autoévaluer sans complaisance. Le chercheur doit s’investir intensément pour réussir mais il jouit traditionnellement d’une liberté propre à entretenir un climat de créativité.

Cette situation se dégrade de toute évidence sans que cela soit bien perçu par l’opinion publique. La communauté scientifique est restée pendant des décennies à l’abri des règles draconiennes du marché. Ce n’est plus vraiment le cas et les chercheurs s’interrogent sur l’avenir de leur communauté et de sa place dans la société. Deux articles parus dans le journal Infection and Immunity [1,2] et un commentaire publié dans The New York Times [3] font le point sur cette situation dans le domaine de la recherche médicale aux USA.

Les chercheurs sont de plus en plus soumis à des évaluations basées sur le facteur d’impact des journaux scientifiques dans lesquels ilspublient les résultats de leurs travaux (le facteur d’impact d’un journal est déterminé par la fréquence des citations des articles qui y sont publiés). Cette pratique qui vise à apporter une appréciation quantitative et objective des chercheurs et des laboratoires comporte un certain nombre de biais. Elle induit un climat de compétition parfois difficilement supportable, qui ellemême induit différentes formes de tricheries. Les chercheurs seniors s’attribuent les meilleures places dans la liste des auteurs des articles. Une falsification plus ou moins importante des résultats est de plus en plus fréquente, y compris chez les jeunes chercheurs dont le recrutement est largement basé sur le facteur d’impact de leurs publications. Ce fait est mesurable par le nombre fortement croissant des retraits d’articles publiés et contenant des données non réellement validées. Certains chercheurs publient un nombre exagérément élevé de revues de synthèse d’articles sur des sujets précis car ils sont fréquemment cités même s’ils ne contiennent par définition pas ou peu de données nouvelles. Les articles de mauvaise qualité mais traitant de sujets brûlants sont réfutés, donc exagérément cités.

Le financement des projets devient de plus en plus difficile en raison d’une compétition de plus en plus féroce. Ceci est dû au fait que les soutiens financiers de la recherche publique sont en diminution dans bon nombre de pays développés. Des laboratoires ayant une position dominante excessive récupèrent une majeure partie des financements. Cela revient à éliminer des chercheurs et des groupes parfaitement talentueux, ce qui n’est rien de moins qu’un véritable gaspillage. Cette compétition incite les chercheurs à ne pas divulguer leurs résultats pour se donner les meilleures chances d’être les premiers à les publier. Les communications faites par les chercheurs dans les congrès contiennent de moins en moins de données nouvelles qui sont gardées confidentielles tant que leur publication n’est pas assurée. Ce climat pousse non pas tant à la découverte et à l’innovation qu’au choix de projets à risques limités et propres à ne pas bousculer les évaluateurs.

La recherche se retrouve de plus en plus dans les mains d’hommes dominants qui évincent les femmes ainsi que les groupes moins prestigieux mais talentueux et capables d’apporter une réelle originalité. Les chercheurs soumis à une trop grande pression ne sont pas heureux et ils dépensent autant d’énergie à sauver leur peau qu’à faire des découvertes. Un des effets induits est que les étudiants se détournent de plus en plus des filières scientifiques.

Les auteurs des articles proposent de renverser les tendances actuelles et pour cela de procéder à des réformes méthodologiques, culturelles et structurales. Les pratiques qui sont devenues monnaie courante sont dictées, là comme ailleurs, par la fausse nécessité d’avoir un retour financier rapide des investissements consentis aux chercheurs. Les appels à projet sont de plus en plus souvent excessivement ciblés. Les responsables politiques, qui décident des financements de la recherche, oublient que les applications de la science tant souhaitées s’appuient toujours sur une solide recherche fondamentale et ce, d’une manière souvent imprévisible. Les auteurs des articles réclament donc une réhabilitation de la recherche fondamentale tout en recommandant aux chercheurs de ne pas négliger de favoriser les applications de leur recherche lorsque cela est possible. Ils préconisent aussi d’augmenter les moyens attribués à la recherche malgré les effets des crises financières et, pour les USA, du coût des opérations militaires en cours. La gestion administrative de la recherche devrait être simplifiée. Certains protocoles imposés pour le respect du bien-être animal devraient être appliqués avec plus de discernement. L’obsession des conflits d’intérêt paralyse trop souvent l’évaluation des projets et des chercheurs.

Des responsables de la recherche ont donné aux jeunes chercheurs entrant dans la fonction publique la recommandation judicieuse suivante : « vous ne risquez rien, risquez tout ». Cette incitation à l’aventure tend à s’éloigner de la réalité quotidienne.

[1] Casadevall A., Fang F.C. Reforming science : methodological and cultural reforms. 2012. Infect Immun. 80(3) : 891-6.
[2] Fang F.C., Casadevall A. Reforming science : structural reforms. 2012. Infect Immun. 80(3) : 897-901.
[3] Zimmer C. A Sharp Rise in Retractions Prompts Calls for Reform. The New York Times. 16 avril, 2012.

Publié dans le n° 301 de la revue


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