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Rêver pour se souvenir ?

Publié en ligne le 30 juin 2006 - Psychologie
par Mélody Enguix

Les liens entre rêve et mémoire sont nombreux, mais méconnus. Le Dr Tore Nielsen et son équipe du Laboratoire des rêves et cauchemars s’efforcent de dénouer ce mystère. Un mystère d’autant mieux gardé que les rêves sont difficiles à observer.
« La première loi du rêve, explique Philippe Stenstrom, assistant à ce laboratoire de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal et étudiant en psychologie, c’est qu’on n’y retrouve aucune expérience complète, sauf en cas de troubles post-traumatiques. » En effet, à part les cauchemars, le rêve ne retient des événements vécus que de petits éléments : une idée, un objet, une texture... qui vont étonnamment réussir à former un environnement complet.
Le phénomène le plus curieux observé pendant cette étude tient à la chronologie. « Comme Freud l’avait déjà remarqué, les souvenirs se retrouvent dans la nuit qui suit l’événement et dans la suivante. C’est ce qu’il avait appelé les "résidus diurnes". Mais on s’est aperçu qu’on les retrouve aussi 6 à 7 jours plus tard. C’est ce que Tore Nielsen appelle l’effet de décalage des rêves. »

Mémoire et rêve

L’équipe voit dans ce décalage le reflet du fonctionnement de la mémoire. La réapparition correspondrait au passage des souvenirs d’une région du cerveau à l’autre pour y être entreposés durablement.
« On sait qu’il y a de nombreux liens entre mémoire et sommeil paradoxal - la phase du sommeil pendant laquelle on rêve - mais on ne sait pas encore lesquels. Certains souvenirs ne sont pas consolidés sans sommeil, en particulier la mémoire des tâches motrices, » précise Philippe Stenstorm.
Plus généralement, la mémoire fonctionne par associations d’idées. Plus un élément est lié aux autres, plus il sera facile de s’en souvenir. « Le rêve crée des liens improbables, au point de paraître absurdes au réveil. Cette activité ne peut être que saine pour la mémoire. » L’étudiant cite même de nombreuses inventions nées de cette créativité onirique. « C’est comme ça qu’a été découverte la structure du benzène. On ne connaissait jusque-là que des formes carrées pour les molécules. En rêvant d’un serpent qui se mord la queue, un chercheur a compris que sa structure était cyclique. »
« L’étude des rêves commence à apparaître comme l’une des méthodes les plus prometteuses pour découvrir les processus de la mémoire cachés sous le voile du sommeil » concluaient récemment Tore Nielsen et Philippe Stenstrom dans un article de la revue Nature.

Une question de méthodes

Mais les difficultés d’observation sont grandes. « Nous sommes incapables d’observer le rêve directement, tout passe par le rêveur. » Or, le rêveur peine à se souvenir de ses rêves. « Au réveil, à chaque seconde qui passe, si l’on n’est pas en train d’y penser ou de les écrire, on oublie de plus en plus de détails de ses rêves » - bien que les choses s’améliorent avec de l’entraînement.
L’explication tiendrait à l’état du cerveau en éveil, totalement différent des phases de sommeil. Philippe Stenstrom fait le rapprochement avec les personnes qui prennent de la cocaïne : elles ne se souviennent d’une idée qu’elles ont eu sous l’emprise de la drogue que si elles en reprennent.
Les patients ont aussi des difficultés pour voir le lien entre les événements qu’ils vivent et leurs rêves. En plus d’expériences où les patients le retrouvent eux-mêmes, le laboratoire utilise des stimuli standardisés comme un film choquant ou un casque de réalité virtuelle. Cela permet aux chercheurs d’identifier eux-mêmes dans les rêves les détails qui viennent de ces « souvenirs artificiels ».
Outre cette difficulté d’observation, « on doit tenir compte des différentes phases de sommeil, des différences entre les rêves de fin et de début de nuit ». S’ajoute encore le choix du type de mémoire que l’on étudie, alors même que la définition de la mémoire fait l’objet de nombreux débats. « Ces nombreuses variables font qu’on a souvent des études aux résultats contradictoires » constate Philippe Stenstrom.
Ce qui ne l’empêche pas de garder sa foi dans l’étude des rêves : « Il reste toujours cette question sans réponse : "Mais pourquoi dormons-nous ?". Pour moi, le rêve est la clé. »


Montréal, entre psychologie et physiologie
« Comme toujours, Montréal est un entre-deux entre l’Europe et les États-Unis » s’amuse Philippe Stenstrom lorsqu’il résume la position théorique de son laboratoire.
« On ne rêve pas au hasard contrairement à ce qu’a dit Allan Hobson, de l’école de médecine de l’Université Harvard. Pour lui, tout est dû à la structure du cerveau. Les rêves seraient le fruit du hasard et n’auraient donc pas de signification. Cette théorie a beaucoup de succès aux États-Unis et en fait l’un des plus grands détracteurs de la psychanalyse, plus importante en Europe. »
« Pour nous, la physiologie est importante, mais les rêves ont un sens. Le rêve n’est pas qu’un produit dérivé, inutile, de l’activité cérébrale. Ceci dit, Freud est allé trop loin en limitant le rêve à l’expression d’un désir subconscient, comme une soupape qui soulagerait une personne de ses tensions intérieures. La preuve, c’est que des études montrent que quand les cauchemars d’une personne s’arrêtent, elle se sent mieux. Il n’y a pas non plus de symboles universels : rien n’est plus ridicule qu’un dictionnaire des rêves. »
Il est amusant de noter que Freud et Hobson ont proposé d’abord des théories très tranchées qu’ils ont tous deux amendées par la suite, même si leurs positions respectives restent largement contradictoires.


Mots-clés : Psychologie


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