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Science & Vie Junior accrédite les pouvoirs des sorciers !

Publié en ligne le 6 septembre 2009 - Croyance - Désinformation
par Jean-Paul Krivine - SPS n° 288, octobre-décembre 2009

Les publications du Groupe Science & Vie occupent une place particulière dans la presse scientifique. Il s’agit en effet de revues à très large diffusion proposant des articles sur les sciences et les techniques dans des termes accessibles à un public très large. Si, en général, la qualité et le sérieux sont présents, nous avons déjà eu l’occasion de souligner ici des dérapages et des errements plus que surprenants 1 Et c’est dommage, car la presse de vulgarisation accessible à tous est rare et précieuse.

C’est cette fois Science & Vie Junior, le titre qui s’adresse aux adolescents, qui nous livre un bien curieux dossier intitulé « Les vrais pouvoirs des sorciers » (Science & Vie Junior n°240, septembre 2009). Le titre éveille déjà le doute. Science & Vie Junior va-t-il nous expliquer par le menu ces « pouvoirs extraordinaires et paranormaux que la science peine à expliquer » ? Ou s’agit-il juste d’une « accroche », d’un titre racoleur, pour une démystification sérieuse ?

Le dossier s’ouvre sur deux pages décrivant les pouvoirs de chacune des catégories : sourciers, devins, guérisseurs et sorciers. Intitulé « À chacun ses pouvoirs », l’article du journaliste Emmanuel Deslouis met les descriptions au conditionnel, ou attribue les propos à ceux qui revendiquent les pouvoirs. Le doute reste donc de mise, les sourciers « seraient capables » de capter les ondes émises par les sources d’eau, les médiums « affirment recueillir des informations auprès des morts ». Mais cette distanciation disparaît parfois : « les sorciers possèdent parfois plusieurs dons », de guérisseur à voyant.

La présentation du dossier dans le sommaire ajoute à la perplexité : « Au cinéma, ils déclenchent des tempêtes, lèvent des armées de squelettes ou terrassent des monstres. Dans la réalité, leurs pouvoirs sont plus modestes, mais bien réels. Enquête ».

Carine Peyrières, l’autre journaliste auteur du dossier, poursuit avec le chapitre intitulé « La sorcellerie, pourquoi ça marche ? ». Et là, bonne surprise : l’article nous livre des explications intéressantes et convaincantes sur ce qui fait que des personnes vont être convaincues de l’existence de pouvoirs paranormaux. Patrick Lemoine, psychiatre et spécialiste de l’effet placebo témoigne : « une personne qui est persuadée qu’un sort plane sur elle vit dans une angoisse permanente. Or on le sait, le stress chronique est très nocif. À la longue, il sape nos défenses immunitaires, ce qui fait qu’on attrape toutes les maladies qui passent. Mais il peut aussi déclencher des troubles du système digestif, des maladies de la peau et même augmenter le risque de maladies cardiovasculaires, d’infarctus par exemple ! ». Et la journaliste constate dès lors que le « sorcier désenvoûteur », sur un tel terrain, n’a plus grand-chose à faire pour convaincre le client qui vient le consulter : celui-ci trouve enfin une écoute, une oreille attentive qui le prend au sérieux. Et l’amulette qui sera recommandée contribuera à diminuer le stress, pourra donc soulager… et renforcer la croyance de tout le monde, le client comme le sorcier. « La sorcellerie est donc une preuve parfaite de la puissance des pouvoirs de l’esprit ! Même si les rituels ne sont que de la poudre aux yeux, en définitive, de nombreuses personnes sont satisfaites du résultat obtenu » conclut la journaliste. Effectivement, les pouvoirs paranormaux allégués par tous les guérisseurs, astrologues et voyants reposent sur une conviction partagée du « praticien » et de son client. Nous ne la suivrons toutefois pas dans son affirmation sur les « nombreux satisfaits ». D’une part, c’est difficilement mesurable et les personnes déçues ne se plaignent que rarement. Mais, d’autre part, n’oublions pas les procès qui viennent régulièrement nous rappeler que l’escroquerie n’est jamais très loin, et que les victimes ne sont en général pas très satisfaites.

Alors, titre racoleur pour contenu démystificateur ? Malheureusement, non. Emmanuel Deslouis reprend la plume. Et dans deux articles, il nous explique par le menu « comment vaincre un puissant sorcier », et quelle est la « boîte à outils du parfait sorcier ». Là, plus de conditionnel du tout, et les affirmations, comme à l’habitude dans ce genre de sujets, sont fondées sur des témoignages rapportés. Ici, c’est un couple d’agriculteurs de Bretagne, qui, persuadés d’être l’objet d’un envoûtement, s’adressent à un sorcier pour réaliser un « retour de sort ».

Les objets du rituel sont rassemblés : un cœur de veau, de grands clous, et la veste de la future victime du « contre-envoûtement ». Pourquoi la veste ? « En sorcellerie, on considère que chaque personne est porteuse d’une onde qui lui est propre » nous explique doctement le journaliste. Et cette onde se transmet aux objets qu’elle touche. Du coup, « s’en prendre à la veste, c’est s’attaquer à son propriétaire ». Élémentaire ! Le rituel peut débuter : trois photos de la cible sont insérées dans le cœur du veau (ce dernier est découpé à l’aide d’un couteau neuf, pour ne pas transmettre les ondes d’anciens propriétaires…) : « ainsi “farci”, le cœur devient celui de l’homme à abattre ». Tout est à l’avenant, décrit sur deux pages illustrées de dessins précis : une vache est mise à contribution pour servir de « bouclier magique », neuf clous sont plantés dans le cœur farci, en commençant à minuit pile (« le neuf représente l’assurance que le rite sera couronné de succès »). Mais l’envoûteur que l’on cherche à contre-envoûter se révèle plus puissant que prévu : il faut alors faire appel au feu et au sel purificateur.

En conclusion de cette description, Emmanuel Deslouis n’écarte pas l’hypothèse de sa collègue journaliste et l’éventuel effet de suggestion sur l’envoûteur-envouté. « Peut-être » dit-il. Mais il fait remarquer que « le pauvre homme [la victime du contre-envoûtement] a fait deux arrêts cardiaques, peu après le retour du sort, et il est mort trois ans plus tard… » et ajoute qu’il est possible que la victime ait ignoré le contre-sort jeté sur lui (sous entendu, qu’on ne puisse pas alors attribuer ses malheurs à l’effet de suggestion).

Si vous voulez vous protéger contre les sorts et contre les contre-sorts, reportez-vous alors au dernier article (signé de nouveau par Emmanuel Deslouis). Vous y apprendrez tout sur les « objets indispensables pour envoûter ou désenvoûter n’importe qui » : l’œuf, la poupée d’envoûtement, les grimoires et autres médailles de Saint-Michel, ainsi que la mandragore, la chouette et l’améthyste.

La « caution scientifique » sur la réalité de ces pouvoirs est le sociologue et ethnologue Dominique Camus, dont les ouvrages ont servi de base à la description des rituels. Interrogé par le magazine Science & Vie Junior, il raconte comment son enquête a suscité des réactions de la part de sorciers et témoigne des conséquences subies : « j’ai eu des accidents de voiture à répétition, des ruptures de frein inexpliquées. Lors d’interviews, mes magnétophones ou mes appareils photo, pourtant en parfait état de marche, se sont soudainement détraqués… » Dans ces cas-là, ajoute-t-il, « la tentation est grande de croire en leurs pouvoirs ». Et justement, à la question « y croyez-vous ? », le sociologue répond de façon on ne peut moins ambiguë : « je pense qu’ils ont des dons que nous ne sommes pas encore en mesure d’expliquer scientifiquement ». Auteur prolixe sur la sorcellerie et le paranormal, il ne cache pas sa croyance à la réalité des pouvoirs allégués : pour les guérisseurs par exemple, il affirme : « les faits sont là et coupent court à la polémique. Beaucoup de médecins envoient leur patients chez le Panseur, notamment pour le zona, les verrues, le psoriasis » 2. Tout comme pour les « leveurs de maux », Panseurs et autres « manipulateurs d’énergie ».

Science & Vie Junior serait-il victime d’un sort ? Plus sérieusement, combien de milliers ou de dizaines de milliers d’adolescents, le public de la revue, vont-il ressortir de cette lecture en croyant à la réalité de ce monde digne d’Harry Potter ?


Publié dans le n° 288 de la revue


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