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Entretien avec Olivier Appert

Science et technologies : faire entendre une voix raisonnée

Publié en ligne le 3 mai 2016 -
Olivier Appert est délégué général de l’Académie des technologies. Diplômé de l’École polytechnique, ingénieur général des Mines, Olivier Appert a commencé sa carrière au service des Mines de Lyon, puis a occupé différents postes au Ministère de l’Industrie et au cabinet du Premier Ministre. En 1987, il a pris la responsabilité de l’activité radiocommunication mobile au sein de la société Télécommunications Radioélectriques et Téléphoniques (TRT). Nommé en 1989 directeur des hydrocarbures au Ministère de l’Industrie, il a rejoint en 1994 la direction de l’Institut Français du Pétrole (IFP) et a été en charge notamment de la recherche et du développement de sa filiale, holding technologique, cotée en Bourse. Il a été directeur de la coopération long terme et de l’analyse des politiques énergétiques au sein de l’Agence Internationale de l’Énergie (1999-2003) avant de présider IFP Énergie nouvelle (2003-2015). Il préside le Conseil français de l’énergie.

Vous êtes le délégué général de l’Académie des Technologies. Pouvez-vous nous dire quel est le rôle de cette Académie ?

L’Académie a été créée en 2000, sous forme d’association. Il faut replacer cette création dans le contexte de la stratégie de Lisbonne 2020 visant à faire de l’Europe la première économie mondiale fondée sur la connaissance. Or cela nécessite de dépasser l’appréhension face à la science et à la technologie pour entrer dans une démarche collective d’innovation et construire une Europe technologique.

L’Académie des technologies s’attache à promouvoir un progrès technologique au service de l’intérêt général. Cette notion est importante car elle resitue bien le cadre de notre action : penser les conditions d’un progrès technique qui permette d’imaginer un futur meilleur pour l’Homme et qui soit respectueux de l’environnement. Ceci est synthétisé par notre devise : « Pour un progrès raisonné, choisi, partagé ».

Pour cela, nous agissons dans deux directions :

  • Vers les acteurs politiques et socio-économiques. Nous analysons les grandes tendances et risques du progrès en France et dans le monde et émettons des recommandations pour une meilleure exploitation des technologies au service de l’Homme dans des avis, rapports, communications… Nous contribuons à la stratégie nationale de la recherche et aux actions en faveur de l’innovation (nouvelle France industrielle…).
  • Vers les citoyens, avec lesquels nous suscitons des débats dans des espaces ouverts (Universcience – établissement public issu du rapprochement entre le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie, CESE – Conseil économique, social et environnemental, Futur en Seine…). L’objectif est non seulement de faire comprendre le potentiel des nouvelles technologies, mais aussi leurs retombées sur nos vies, qu’il s’agisse d’opportunités ou de menaces  ; c’est ce que ces débats tentent d’éclairer. Par ailleurs, à travers une politique de soutien aux émissions scientifiques et techniques, comme le magazine de l’innovation FutureMag diffusé par Arte, ou la future chaîne d’actualité francilienne sur la TNT Télif, nous essayons, plus que de transmettre des connaissances ou partager des analyses, d’éveiller la curiosité et l’appétence pour les nouvelles technologies  ; c’est un autre axe sur lequel nous travaillons, davantage lié à l’émergence de nouvelles représentations de la technoscience.

Les nouvelles technologies, les «  technosciences  », suscitent parfois des inquiétudes dans le grand public...

Le terme « technoscience » consacre l’idée qu’il n’y a probablement jamais eu de science sans technologie et que l’objet technique est une finalité de la science, mais aussi sa condition. C’est aussi l’idée que l’innovation technologique oriente le futur de l’Homme et de la planète, d’où l’interrogation des citoyens, cruciale, sur le progrès technologique, bien souvent remis en cause. Je suis frappé par la multiplication des dispositifs participatifs, parfois inscrits dans la loi, comme la commission nationale du débat public… qui sont utilisés comme autant de forums pour manifester des oppositions. Les réunions publiques sur les nanotechnologies ont souvent été interrompues par des militants, parfois de façon virulente.

Les innovations technologiques sont au cœur de la plupart des grands défis auxquels la société est confrontée : comment nourrir la population mondiale, comment donner accès à la formation et à l’emploi au plus grand nombre, comment favoriser un système de recherche et de soins qui puisse répondre aux besoins d’une population croissante et vieillissante, comment assurer un développement économique durable ?…

Craintes, mais aussi forte appétence vers les nouvelles technologies : comment expliquer cette ambivalence ?

J’y vois une première raison, liée au fait que la science repose sur un principe d’incertitude : de nouvelles mesures invalident les précédentes, grâce à l’amélioration des outils ou des méthodes ; des données prédisent un phénomène (tremblement de terre, par exemple) mais on ignore à quelle échéance le phénomène se produira… Or ce que souhaite le public, c’est avant tout un socle de connaissances stables et exempt d’incertitude. Cela pose la question de la controverse dans nos sociétés réflexives : comment l’organiser pour qu’elle soit productive ?

Ensuite, on observe depuis quelques décennies une complexité croissante de la recherche appliquée qui mixe des données issues des sciences physiques, de la chimie, de la biologie, mais aussi des sciences humaines et sociales. Il y a également un brouillage des frontières entre les disciplines avec, par exemple, l’émergence de nouveaux champs disciplinaires comme, par exemple, les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives). Il n’y a donc plus une culture scientifique mais des cultures qui entrent en synergie pour créer de nouvelles disciplines (on pense par exemple au génie génétique…). Comment transmettre une information complexe au public ? Les scientifiques, les ingénieurs, ont souvent des difficultés à diffuser leurs idées dans les médias, eux qui sont plutôt habitués à s’exprimer au sein d’une communauté de pairs avec un langage très codifié.

Enfin se pose la question de la crédibilité et de l’impartialité d’une recherche appliquée financée en partie par des partenariats avec des groupes industriels. Le public ne veut pas être dupe, et la position extrême de ce courant, que l’on voit relayée parfois dans les médias, s’exprime sous la forme de théorie du complot ou avec l’idée que toute connaissance est une croyance… On est loin de la curiosité scientifique favorable à l’innovation !

L’expert est souvent décrié, soupçonné... Quel rôle doit jouer l’expertise ? Et comment les citoyens peuvent-ils s’y retrouver entre tous ceux qui se réclament d’une « expertise indépendante » ?

On revient ici à la notion d’incertitude, de risque et, bien sûr, de conflits d’intérêt. Les citoyens obtiennent la plupart de leurs informations sur les avancées technologiques via les médias, médias audiovisuels et médias sociaux en particulier.

Or, que constatons-nous ? Dans les controverses, les citoyens sont désarmés, désinformés par les discours alarmistes « d’experts » relayés dans les réseaux sociaux et les médias sans garantie minimale d’impartialité et de transparence. En schématisant, on pourrait dire que la crise de l’expertise a cristallisé un ensemble de prises de paroles et d’actions revendicatives et militantes.

La France dispose pourtant d’un grand réservoir d’experts reconnus internationalement, sélectionnés par leurs pairs sur leur valeur et leur expérience, qui représentent une capacité d’expertise collective sans égale. Il s’agit des Académies, dont les membres issus des universités, grandes écoles, établissements de recherche et entreprises, sont impliqués au quotidien dans la vie intellectuelle et économique du pays.

Plus particulièrement, l’Académie des sciences, l’Académie des sciences morales et politiques, l’Académie nationale de médecine, l’Académie d’agriculture, l’Académie des technologies représentent plus de 800 experts. Le large spectre d’expertise offert permet de couvrir aussi bien les aspects scientifiques ou technologiques, qu’économiques, sociétaux ou éthiques des sujets scientifiques et techniques.

Comment ces instances pourraient-elles intervenir ?

Gaz de schiste, OGM, exposition aux ondes des antennes relais… : sur tous ces sujets, les académies de médecine, des sciences, d’agriculture et des technologies dénoncent régulièrement des allégations qui, relayées par les médias, inquiètent l’opinion publique en faisant croire à l’existence de risques (environnementaux, sanitaires…) alors que les expertises collectives sont unanimes pour dire que ces risques peuvent être maîtrisés, voire ne sont pas avérés. Ceci conduit à des décisions (ou des non décisions) politiques coûteuses en termes de développement économique, d’emplois, de santé, de sécurité…

L’Académie des technologies essaie de faire entendre une voix « raisonnée ». La construction d’une parole indépendante et libre repose sur plusieurs éléments, notamment : la recherche systématique, lors des réflexions, de la diversité des approches, technologique, économique, sociétale et éthique ; l’encadrement des travaux par une charte de l’expertise et leur validation par l’Assemblée plénière. L’expertise collective, enfin, est sans doute notre plus forte garantie d’indépendance.

Les médias sont parfois désemparés ou mal armés pour traiter les sujets scientifiques ou techniques. Certains sombrent parfois dans l’émotion au détriment de l’information sérieuse. Comment cette situation pourrait-elle être améliorée ?

Les journalistes se soucient profondément de la vérité. L’objectivité, l’impartialité de l’information sont inscrits dans les codes de déontologie de la profession. Mais le rôle de vérification assigné aux journalistes est aujourd’hui particulièrement exigeant. Compte tenu de la complexité des innovations technologiques, il est en effet très difficile d’évaluer, lors des controverses, la véracité des affirmations scientifiques et techniques, y compris d’ailleurs pour les journalistes scientifiques qui sont amenés à couvrir l’ensemble des domaines scientifiques.

Je pense qu’un recours plus systématique à l’expertise peut constituer une piste d’amélioration. C’est la piste qu’ont choisie certains sites participatifs qui systématisent de plus en plus le recours à l’expert non journaliste dans de très nombreux domaines (environnement, santé, énergie…). Cette coopération peut prendre une forme régulière – suggestions de sources, signalement de documents… ou se traduire par des contributions d’experts directement intégrées dans le contenu éditorial des sites (HuffigtonPost, Atlantico, FigaroVox…). C’est un nouveau modèle de rédaction ouverte, où le journaliste apporte son expertise éditoriale (choix des angles…), en quelque sorte un mode « expert » du crowdsourcing.

Il y aurait également beaucoup à dire, en matière de vérification des informations (fact checking), sur l’utilisation des moteurs de recherche et les orientations des systèmes algorithmiques qui les sous-tendent : ceux-ci introduisent un certain nombre de biais, comme l’a démontré l’un de nos confrères académiciens, Gérald Bronner[Gérald Bronner. La démocratie des crédules, PUF, 2013, 360 p.]. Il me semble à cet égard que la naissance, dans les années 2000, du journalisme de données (data journalism) est une opportunité. Elle marque également l’arrivée, dans les rédactions, de figures « étrangères » aux salles de rédaction : programmeurs informatiques, développeurs Web, community managers.

Enfin, dans un contexte de scepticisme de nos concitoyens – et des commentateurs – concernant les données (« les chiffres ne disent que ce qu’on leur fait dire »), il faut impérativement pouvoir disposer de données fiables et accessibles, susceptibles d’être vérifiées par des organismes indépendants – notamment les académies – afin de renforcer les bases du débat public. La question des données, de la « data », est aujourd’hui au cœur de la problématique de l’identification des sources, des groupements d’expertises… Toutes questions qui sont au cœur de nos réflexions à l’Académie des technologies.

Propos recueillis le 18 septembre 2015 par Jean-Paul Krivine

Quelques avis et rapports de l’Académie des technologies

Avis :

  • Les technologies et le changement climatique : des solutions pour l’atténuation et l’adaptation.
  • Avis sur la loi relative à la « transition énergétique pour une croissance verte ».
  • Les enjeux stratégiques de la fabrication additive (impression 3D).

Rapports et communications :

  • Quel avenir pour les biocarburants aéronautiques ?
  • Quelques réflexions sur l’appropriation des technologies.
  • Biotechnologies blanches et biologie de synthèse.
  • Réflexions sur la robotique militaire.
  • Le méthane : d’où vient-il et quel est son impact sur le climat ?

Pour tout contact : delegue@academie-technologies.fr

Publié dans le n° 315 de la revue


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