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Tabac et cigarette électronique - Le tabagisme : une épidémie industrielle

Publié en ligne le 2 juin 2015 - Tabac -
par Yves Martinet, Emmanuelle Béguinot, Nathalie Wirth, Pascal Diethelm - SPS n° 311, janvier 2015

Le contrôle du tabac n’est pas une utopie morale : c’est la seule voie possible vers l’élimination progressive de la première cause évitable de mort prématurée en France. Les objectifs sont à la fois la prévention auprès des adolescents, une aide pour les 60 à 70 % de fumeurs qui souhaitent arrêter, la protection contre le tabagisme passif et la protection des enfants à naître. Le contrôle du tabac n’est pas «  anti-fumeurs » comme on l’entend parfois : il ne stigmatise pas les consommateurs de tabac ni ne porte de jugement sur leur mode de vie. La Convention Cadre de l’OMS pour la Lutte Antitabac (CCLAT) se fonde sur la science pour proposer des solutions au tabagisme.

1929 : le début d’une campagne de relations publiques pour favoriser le tabagisme féminin

L’Easter Parade est, depuis les années 1870, un évènement incontournable pour les New-Yorkais. Cette manifestation, sans connotation religieuse, se déroule le dimanche de Pâques : les élégantes déambulent simplement le long de la 5e Avenue dans une ambiance bon enfant.

Le 31 mars 1929, Bertha Hunt, et les quelques jeunes femmes qui l’accompagnaient, allumèrent, toutes ensemble, des cigarettes Lucky Strike devant des journalistes et photographes préalablement prévenus que des suffragettes allaient faire un coup d’éclat. Cette manifestation qui, le lendemain, faisait les titres des grands quotidiens de la côte Est à la côte Ouest des États-Unis, est connue sous le terme de « torches of freedom  » [1], Bertha Hunt ayant expliqué à la presse que ces « flambeaux de la liberté » écraseraient un tabou discriminatoire.

En effet, à l’époque, si pour une femme, fumer au domicile pouvait être toléré dans certains milieux, le faire en public était réservé aux femmes « de mœurs légères ». Ce tabou social expliquait l’absence de développement de la consommation de tabac chez les femmes, alors qu’elle progressait rapidement chez les hommes depuis la première guerre mondiale. George Washington Hill, PDG de l’American Tobacco confiait en 1928 : « obtenir que les femmes fument sera comme ouvrir une nouvelle mine d’or juste dans notre jardin  » [2]. Mais comment briser un tabou social ?

Pour cela, le PDG de l’American Tobacco fait alors appel à Edward Bernays pour organiser l’Easter Parade de 1929. Ce dernier écrira dans ses mémoires que des coutumes ancestrales peuvent être cassées par un appel spectaculaire disséminé par le réseau des médias. Mais qui est Edward Bernays ? Ce double neveu 1 de Sigmund Freud est né à Vienne en novembre 1891 et a vécu aux USA. Il est mondialement connu comme le père de l’industrie des relations publiques (public relations – PR) et de ce que les Américains nomment le spin, c’est-à-dire le recours à la manipulation avec la pratique systématique et à large échelle de l’interprétation et de la présentation partisane des faits. En 1928, il publie Propaganda [3], ouvrage dans lequel il décrit en particulier une technique permettant de retourner la perception qu’un public cible a d’un objet donné en créant une tierce partie, en apparence désintéressée, qui servira d’intermédiaire crédible et modifiera la perception du public. Il travaillera pour de grands industriels américains et contribuera aussi activement avec la CIA à l’organisation d’un coup d’état au Guatemala en 1954, qui causera plus de 100 000 morts et la prise du pouvoir par le général Castillo Armas.

Edward Bernays est principalement connu à travers son travail pour l’industrie du tabac. En 1928, l’American Tobacco devient son client avec des honoraires de 25 000 $ par an. Sa première action est l’organisation de cette Easter Parade du 31 mars 1929 et de sa reprise médiatique savamment orchestrée dans l’ombre, selon le principe évoqué plus haut du recours à une tierce partie. Ainsi, cette manifestation a été décrite et vécue comme spontanée, tout lien avec l’American Tobacco et la société d’Edward Bernays étant effacé. Cette démonstration, suivie d’une campagne de marketing ciblant spécifiquement les femmes a été le signal du début du tabagisme féminin aux États-Unis puis en Europe, d’abord en Angleterre, où en vingt ans, plus de 50 % des femmes âgées de 16 à 35 ans vont devenir fumeuses [4].

Selon Edward Bernays, les choix humains sont souvent motivés par la passion et bien peu par la raison, et, comme le vocabulaire de la passion est limité, les relations publiques ont recours toujours et encore aux mêmes thèmes. Pour lui, « l’esprit d’un groupe ne pense pas au sens strict du terme. À la place de pensées, il possède des impulsions, des habitudes, des émotions ». « Fabriquer des consommateurs  » résulte de la transformation d’un matériel brut fait d’émotions ou habitudes de consommation [2].

Depuis, les industriels du tabac continuent de viser le public féminin ; ainsi, par exemple, en Lituanie, au cours des années 90, en cinq ans, le pourcentage de femmes fumeuses a doublé et même quintuplé pour les plus jeunes [1]. Cette influence directe des stratégies ciblées de l’industrie du tabac vers la femme est la démonstration du caractère industriel de l’épidémie du tabagisme, car directement provoqué par des intérêts économiques catégoriels.

Liberté de fumer ?

Mais, peut-on rétorquer, après tout, si les femmes veulent fumer, elles en sont bien libres ! Mais le sont-elles ?

Concernant le tabac, la liberté de fumer, c’est-à-dire aussi celle de ne pas fumer, car toute liberté est un choix, ne peut s’exercer que très brièvement car la dépendance au tabac s’installe très rapidement après les toutes premières cigarettes. La nicotine est considérée actuellement comme la drogue la plus puissante sur le marché des produits licites et illicites [5]. Très rapidement, le fumeur perd sa liberté et devient « accro » à la cigarette : l’industrie du tabac a alors beau jeu de dire qu’en proposant ses produits à la vente, elle ne fait que répondre à la demande du consommateur. En fait, l’industrie du tabac amène les jeunes à débuter leur tabagisme, sachant pleinement qu’ensuite, la nicotine prend le relais [6].

Pour survivre, cette industrie doit en effet recruter chaque année en France de nouveaux fumeurs, soit entre 200 à 300 000 adolescents. « Ils ont des lèvres, nous les voulons  » [7] comme ont pu dire les fabricants de tabac en parlant des jeunes. C’est le rôle du marketing d’amener ces jeunes à débuter leur consommation en initiant l’achat, par la manipulation de l’offre. Le domaine du marketing est très riche, très évolutif, il est fait de packaging, marketing segmenté, street-marketing, neuro-marketing… sans oublier Internet et les placements au cinéma.

La nicotine, une drogue dure

Le tabac est un produit psycho-actif licite dont l’usage, par le biais de l’action directe de la nicotine sur le cerveau, apporte une sensation modérée de bien-être, de plaisir, de contrôle de l’appétit.

Mais le tabac n’est pas un produit « normal » car sa consommation entraîne très rapidement une dépendance majeure, qui n’est généralement pas perçue d’emblée, avec perte de la liberté d’arrêter de fumer et se traduit par la survenue de maladies très souvent mortelles [8]. En fait, les fumeurs de tabac consomment moins pour les effets psychoactifs du tabac que pour prévenir les sensations pénibles liées aux signes de manque qui s’installent rapidement entre les cigarettes fumées.

La dépendance au tabac est essentiellement liée à la présence de nicotine dans la fumée de cigarette [9]. Celle-ci atteint le cerveau 8 secondes après le début de l’inhalation et c’est l’activation de récepteurs cérébraux spécifiques au niveau du système de récompense qui induit la dépendance à l’adolescence, à l’âge des premières cigarettes, et qui maintient ensuite cette dépendance ; celle-ci est aussi puissante que la dépendance à certaines drogues illicites, telle que l’héroïne, ce qui explique les rechutes fréquentes au cours du sevrage. En revanche, la nicotine administrée de façon lente, par les timbres (patchs) par exemple, n’induit pas de dépendance et ne l’entretient pas quand elle existe.

La consommation de tabac, première cause de mortalité prématurée évitable

En France, environ 73 000 personnes meurent par an du fait de leur consommation de tabac, cela représente plus d’un décès sur 7 [10], soit 200 morts par jour. C’est de loin la première cause de mort prématurée et évitable : une personne qui fume toute sa vie a un risque sur deux de mourir de son tabagisme et perd, en moyenne, 15 ans de vie confortable [11].

Le tabagisme actif tue par cancers (poumon, vessie, ORL, colon, pancréas), maladies cardio-vasculaires (infarctus, angine de poitrine, artérite des membres inférieurs, accidents vasculaires cérébraux) et maladies respiratoires (broncho-pneumopathies chroniques obstructives – BPCO, tuberculose) ; il augmente le risque de nombreuses autres maladies telles que sclérose en plaques, maladie de Crohn, et dégénérescence maculaire avec cécité.

Le tabac tue aussi du fait du tabagisme passif, fœtal et environnemental [12]. Le tabagisme fœtal résulte de l’exposition du fœtus au tabagisme actif de sa mère et au tabagisme passif environnemental auquel celle-ci est exposée. Cette exposition du fœtus résulte en un retard de croissance intra-utérin, avec augmentation du risque de mortinatalité. Le tabagisme environnemental résulte de l’exposition passive des non-fumeurs et des fumeurs à la fumée du tabac. Les risques liés au tabagisme passif sont multiples : cardiovasculaires, c’est le plus important ; respiratoires, le risque de cancer du poumon est augmenté de 25 % en cas d’exposition chronique ; et chez l’enfant, l’exposition au tabagisme passif favorise les infections respiratoires hautes et basses et aggrave la maladie asthmatique ; enfin chez le nouveau-né, le tabagisme passif est le principal facteur de risque de mort subite du nourrisson (environ 30 % des cas) [12].

La consommation de tabac dans le monde

Au niveau mondial, la consommation de tabac s’est développée dans la deuxième partie du 20e siècle, tout d’abord chez les hommes puis chez les femmes. Cette épidémie industrielle résulte de l’action ciblée et coordonnée de l’industrie du tabac. Entre 1900 et 2000, la consommation de cigarettes dans le monde a été multipliée par plus de 100, et en 2009, la moitié était fumée en Asie [13].

L’industrie du tabac a trois cibles géographiques pour les prochaines décennies : l’Asie du Sud-est, l’Afrique et l’Amérique du Sud, et tout particulièrement les jeunes filles de ces régions, qui fument aujourd’hui encore beaucoup moins que les jeunes hommes, et constituent donc aux yeux de l’industrie un marché potentiel énorme.

À l’échelle du globe, au 21e siècle, si la courbe de consommation du tabac n’est pas cassée, la mortalité globale cumulée sera de 1 milliard de personnes, dont 33 % par cancers, 29 % par maladies respiratoires et 29 % de maladies cardiaques.

Dans les pays occidentaux, suite à la prise de mesures efficaces contre la consommation de tabac, celle-ci a diminué chez les hommes comme chez les femmes. En 2013, dans beaucoup de pays, les baisses de consommation du tabac avaient conduit à des taux d’adultes fumeurs inférieurs à 20 % (comme au Royaume-Uni, ou 17 % en Finlande, 15 % aux USA, en Australie et en Norvège, 14 % au Canada et jusqu’à 11 % à Hong-Kong). En France, moins « bonne élève », le pourcentage d’adultes fumeurs quotidiens restait élevé, encore à 29 %.

La consommation de tabac en France

La consommation de tabac a commencé à diminuer en France à partir des années 1970, suite aux différentes législations et mesures introduites. Malheureusement, depuis les dernières augmentations « sérieuses » de prix en 2003 et 2004 dans le cadre du Plan cancer 1, qui avaient conduit à une baisse significative du nombre de fumeurs, le moratoire fiscal de 2005 et le plan suivant (Cancer 2), n’a préconisé que de petites hausses ; celles-ci ont été insuffisantes pour modifier le comportement des fumeurs et il en est résulté une stagnation de la consommation à partir de 2005, suivie d’une reprise à la hausse, en particulier chez les femmes et dans les classes socio-économiques défavorisées, avec la politique gouvernementale que l’on peut qualifier de « pro-tabac » menée entre 2007 à 2012.

En 2011, d’après l’enquête ESCAPAD de l’OFDT, 31,5 % des garçons et filles de 17 ans fumaient tous les jours. À 15-16 ans, 34 % des garçons et 43 %

Évolution de la consommation de cigarettes en France (traits pleins) et des morts par cancer du poumon (pointillés), selon le sexe [16]

des filles ont déclaré une consommation de tabac au cours du mois précédent l’enquête européenne ESPAD 2011, réalisée en milieu scolaire. Par comparaison, au Royaume-Uni, 21 % des garçons et 25 % des filles étaient fumeurs [14]. L’âge moyen de la première cigarette en France est actuellement de 14,1 ans [15].

Les nouveaux consommateurs d’aujourd’hui sont les malades et les morts de demain, comme le montrent les courbes de l’évolution de la consommation de tabac en France et de la mortalité par cancer du poumon, cancer directement lié à l’usage de la cigarette. L’augmentation rapide du nombre de morts par cancer du poumon observée depuis 1977 chez les femmes est considérable depuis 2001, de l’ordre de 6,1 % par an. Cette explosion résulte directement de la réussite de l’industrie du tabac dans les années 70-80 à amener celles-ci à fumer.

Le coût social du tabac

Le coût social du tabac en France, c’est-à-dire l’ensemble des dépenses et pertes de revenus, directes et indirectes, liées à la consommation de tabac, soit, les dépenses de santé, les dépenses consacrées à la prévention, les pertes de revenus et de production, les pertes de prélèvements obligatoires, les dépenses des associations à financement privé, les autres coûts supportés par les agents privés, représente 47 milliards €, soit l’équivalent de 3 % du PIB ou encore un impôt indirect annuel pour chaque concitoyen d’une valeur de 772 euros [17]. Par comparaison, les prélèvements fiscaux (TVA et taxes spécifiques) sur la vente du tabac sont de l’ordre de 15 milliards € [18]. À ce titre, le tabac est un facteur de risque commun aux quatre principales maladies non transmissibles dont le coût va représenter un poids économique majeur dans les prochaines décennies [19].

Si l’argent gaspillé dans l’achat du tabac était utilisé pour celui de produits « normaux », le nombre d’emplois créés serait important. En effet, l’industrie du tabac en France ne représente que très peu de salariés et les énormes profits faits sur sa vente bénéficient seulement aux multinationales du tabac et à leurs actionnaires. Dans cette perspective, lutter contre le tabagisme apparaît non seulement comme un objectif éthique fondamental mais également, de manière pragmatique, comme un excellent investissement au rapport coût/efficacité exceptionnel.

L’industrie du tabac, une industrie très particulière

À la différence d’autres fléaux sanitaires (SIDA, tuberculose…), la consommation de tabac est activement soutenue par une industrie prospère qui agit à tous les niveaux de la société pour augmenter ses profits. Cette industrie, vecteur de l’épidémie de tabagisme, a été comparée au moustique, vecteur du parasite du paludisme [20].

Cette industrie est-elle « particulière » ? Toutes les industries ont pour objectif unique de faire un maximum de profit en vendant un maximum de leurs produits. C’est aussi le cas de l’industrie du tabac. Comme nous vivons dans des pays très réglementés, toute industrie essaie par tous les moyens de faire en sorte que les réglementations soient prises en faveur de ses profits plutôt qu’en sa défaveur. À nouveau, l’industrie du tabac ne fait pas exception.

Par contre, ce qui caractérise spécifiquement l’industrie du tabac, c’est qu’elle vend un produit qui est inutile, qui provoque des maladies graves ou mortelles, qui tue un de ses fidèles consommateurs sur deux et qui a un coût pour la société bien plus élevé que les recettes fiscales prélevées sur les ventes ou encore l’économie réalisée sur le non-versement de retraites de personnes décédées prématurément. Ce produit, 90 % des fumeurs regrettent amèrement d’en avoir débuté la consommation et deux sur trois d’entre eux veulent s’en débarrasser immédiatement, mais n’y arrivent pas du fait de l’addiction [21].

Pour augmenter ses profits, l’industrie du tabac est passée maître dans la capacité d’imprégner les différents tissus sociaux, qu’il s’agisse de la population en général, mais aussi et surtout des politiques, qu’ils relèvent du législatif, de l’exécutif ou des corps intermédiaires. Les stratégies sont variées : propagation de contre-vérités, comme actuellement concernant la contrebande et la contrefaçon, manipulation des résultats scientifiques, description du comportement tabagique comme banal, normal, recours au blanchiment moral avec recherche de respectabilité, financement comme porte-voix de think-tanks inféodés, etc.

Il ne s’agit pas d’une énième théorie du complot, car ce qui est énoncé ici repose sur l’observation des faits et la connaissance de la stratégie de cette industrie, faite de quatre compagnies internationales fonctionnant en cartel (Philip Morris International – PMI, British American Tobacco – BAT, Japan Tobacco International – JTI, et Imperial Tobacco – IT). En effet, le Master Settlement Agreement signé en novembre 1998 entre les avocats généraux de 46 états des USA et les quatre grands majors du tabac contient plusieurs clauses, dont le versement de 206 milliards US $ sur 25 ans aux différents états pour rembourser, en partie, les frais sanitaires liés à la consommation de tabac, et l’obligation de mettre en ligne l’ensemble des documents internes de ces compagnies. Ces documents sont ainsi devenus accessibles aux chercheurs via Internet 2 : il est désormais possible de connaître, de l’intérieur, les stratégies de cette industrie [22]. Et celle-ci est délinquante ; pour preuve, le 17 août 2006 aux USA, les « quatre grands » ont été considérés comme coupables « de conspiration et d’activités s’apparentant au crime organisé » (« conspiracy » et « raketeering ») dans le cadre de la loi RICO élaborée pour lutter contre les agissements de la mafia (RICO = Racketeer Influenced and Corrupt Organization Act), condamnation confirmée en appel puis par la Cour Suprême des USA en 2010. Le jugement précise que ce comportement délictueux se poursuit actuellement [23].

Les profits de ces compagnies sont gigantesques. En 2010, le profit cumulé des fabricants de tabac représentait 35 milliards de dollars. Ceci correspondait aux profits cumulés de Coca Cola, Microsoft et McDonalds, la même année [13].

Les mensonges de l’industrie du tabac

Cette industrie est menteuse et manipulatrice, comme l’ont démontré de nombreux procès et l’accès à ses documents internes [24].

Il est ainsi possible de comparer ce qu’elle dit en public et ce qu’elle écrit pour elle-même dans ses documents internes (voir encadré).

Les mensonges de l’industrie du tabac

Le tabac est-il dangereux pour la santé ?

  • En public : « Nous, dans l’industrie, sommes ignorants de toute relation entre le tabagisme et les maladies. Dans nos laboratoires, aucun travail n’est effectué sur des systèmes biologiques. »

Dunn WL. The nicotine receptor program. March 21, 1980. Philip Morris. (Bates :1003289969/9970).

  • En interne : « … l’étude des données chimiques tend à confirmer la relation entre un tabagisme important et prolongé et la fréquence du cancer du poumon ».

Survey of Cancer Research with Emphasis upon Possible Carcinogenic from Tobacco. Memo R. J. Reynolds Tobacco Company, 1953. (Bates :501932947-501932968).

La nicotine est-elle une drogue ?

  • En public : « I believe that nicotine is not addictive  ».

Déclaration sous serment de Mr. Campbell, le Président de Philip Morris, lors de l’audition des représentants de l’industrie du tabac devant le Congrès américain, en avril 1994.

  • En interne : «  fumer est une habitude addictive... La nicotine est... une très bonne drogue  »

Sir John Ellis, BAT 1962.

Le tabagisme passif ?

  • En public : « Notre position continue d’être qu’il n’existe pas de preuves convaincantes que le tabagisme passif soit responsable de maladies, telles que cancer du poumon et maladies cardiovasculaires, chez le non-fumeur. »

BATco, Key Area Paper – Smoking and Health – Environmental Tobacco Smoke, 1991 (Bates :502605540).

  • En interne : « …ce que le fumeur se fait à lui-même est peut-être son problème, mais ce que le fumeur fait au non-fumeur est tout autre… L’antidote stratégique et à long terme du problème du tabagisme passif consiste, d’après nous, à développer et à largement diffuser des preuves médicales concises et crédibles selon lesquelles le tabagisme passif n’est pas nocif pour la santé du non-fumeur. »

The Roper Organization, “A Study of Public Attitudes Toward Cigarette Smoking and the Tobacco Industry in 1984”. Prepared for The Tobacco Institute. June 1984. (Bates :539001438-539001701).

Fumer est-il un choix d’adulte ?

  • En public : « Nous ne voulons pas que les jeunes fument. », « Nous décourageons l’usage du tabac chez les jeunes. », « Nous estimons que fumer doit rester un choix d’adulte informé, et que la prévention du tabagisme chez les jeunes doit constituer une priorité  ».

Respectivement : Site Internet de Philip Morris, Site Internet de JTI, Site Internet de BAT.

  • En interne : « Ils ont des lèvres. Nous les voulons. », « Nous avons précisé l’objectif d’une démarche s’adressant aux adolescents comme suit : maintenir et protéger de manière proactive notre aptitude à faire connaître, à promouvoir et à commercialiser nos produits par le biais d’une démarche s’adressant aux adolescents. ».

Respectivement : Sullivan, représentant de commerce de RJ Reynolds, 1973, Cathy Leiber, PM International, 1995.

Le commerce illicite échappe-t-il à l’industrie du tabac ?

  • En public : « Nous n’avons ni les ressources, ni l’autorité nécessaire pour nous substituer à l’administration douanière, aux forces de sécurité frontalières ou aux ministères de l’Intérieur d’aucun pays ».

Réponse de PM à un article du Washington Post, 1998.

  • En interne : « Nous nous demandons ici, du point de vue éthique, si nous devrions encourager ou ignorer le segment aux taxes non payées.* Vous connaissez mon avis : il fait partie de votre marché, et le laisser exploiter par d’autres est simplement inacceptable. »

Lettre de Keith Dunt (BAT) à Grant (Nobleza Piccardo, filiale de BAT), 24 juin 1992, (Bates :301674939).

* terme utilisé en interne par l’industrie du tabac pour parler de la contrebande.

Le contrôle du tabac

Les mesures à prendre sont bien connues, elles figurent dans la Convention Cadre de l’OMS pour la Lutte Antitabac (CCLAT), convention que la France et l’Union Européenne ont ratifiée. Elle est entrée en vigueur le 27 février 2005 [25]. En ratifiant la CCLAT, les différentes parties s’engagent à appliquer ce premier traité international de santé publique, composé de 38 articles qui décrivent les principales actions à mettre en œuvre. Ces mesures de la CCLAT reposent sur des observations scientifiques et ne sont pas figées ; elles évoluent au cours de négociations internationales (Conférence des Parties) qui réunissent régulièrement les acteurs du contrôle du tabac de tous les pays afin de faire des recommandations et d’établir des lignes directrices pour faciliter l’application du traité. Si la mise en œuvre de certaines mesures de contrôle du tabac doit être nationale, d’autres mesures ont une dimension internationale et, en particulier, européenne.

Le « contrôle du tabac » ou « lutte antitabac » (selon la terminologie de la CCLAT) repose donc sur une série de mesures de réduction de l’offre et de la demande afin d’« améliorer la santé d’une population en éliminant ou en réduisant sa consommation de produits du tabac et l’exposition de celle-ci à la fumée du tabac » (CCLAT). Le contrôle du tabac vise donc à réguler la consommation de tabac sans l’interdire.

L’interdiction de la vente de tabac n’est pas envisagée actuellement car un grand nombre d’adultes sont encore dépendants et cette dépendance est tellement violente qu’elle conduirait au développement immédiat d’une contrebande explosive avec tous les désordres sociaux pouvant en découler, comme cela a été observé lors de la prohibition de l’alcool aux USA dans les années 1920. L’objectif du contrôle du tabac est donc la « dénormalisation » de cette drogue licite et la création progressive d’une société libérée du tabagisme (tobacco-free society).

Les principales mesures recommandées, dont l’efficacité a été scientifiquement démontrée, sont les suivantes :

  • la protection des pouvoirs publics contre l’interférence de l’industrie du tabac dans la définition des politiques de santé publique en matière de lutte antitabac (article 5.3) ;
  • le recours aux taxes pour augmenter le prix des produits du tabac (article 6) ;
  • la protection contre l’exposition au tabagisme passif (article 8) ;
  • la suppression complète de la publicité, dont l’objet est le recrutement parmi les jeunes de nouveaux consommateurs (article 13) ;
  • la lutte contre les trafics illicites du tabac et la limitation des échanges transfrontaliers (article 15) ;
  • l’arrêt de l’utilisation du paquet de cigarettes comme support publicitaire avec apposition d’avertissements sanitaires sous forme de photos et de textes et le développement du paquet neutre (article 11).

Concernant les fumeurs, le traitement de la dépendance au tabac (sevrage) est bien codifié [26] ; il repose sur la motivation du fumeur que l’on peut faire évoluer, les traitements médicamenteux (substituts nicotiniques, varénicline et bupropion) et les thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Les taux de réussite, définis par une abstinence complète de un an, sont de l’ordre de 15 à 20 % chez les fumeurs pris en charge de façon spécifique.

L’augmentation du prix des produits du tabac (article 6 de la CCLAT) est la mesure de contrôle du tabac la plus efficace. Cette influence du prix du tabac sur la consommation est bien visible sur les courbes ci-dessous [27].

Quelques arguments en faveur d’un contrôle du tabac

Le contrôle du tabac fonde sa légitimité sur divers types d’arguments.

Des arguments juridiques

  • l’article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies le 16 décembre 1966, énonce le droit de toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu’elle est capable d’atteindre ;
  • le préambule de la Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé stipule que la possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, ses conditions économiques ou sociales ;
  • la Convention Cadre de l’OMS pour la Lutte Antitabac, que la France a ratifiée, oblige les parties à l’appliquer ;

Les libertés individuelles

  • la grande majorité des fumeurs (90 %), du fait de leur consommation de tabac, regrettent leurs premières cigarettes et l’installation rapide de la dépendance à la nicotine ; tous souhaitent que les plus jeunes ne fument pas et restent libres ;
  • les deux tiers des fumeurs souhaitent arrêter de fumer mais n’y arrivent que très difficilement ;

L’efficacité des mesures

  • le contrôle du tabac est efficace, comme le démontre une étude de l’INPES réalisée en 2008 [29] : parmi les fumeurs qui ont réduit leur consommation ou tenté d’arrêter en 2008, 52 % estiment que le prix des cigarettes a été une motivation importante et 43 % des anciens fumeurs estiment que les messages préventifs ont été une motivation importante pour arrêter de fumer ;

Des considérations éthiques et sociales

  • le coût social considérable de la consommation de tabac, mal connu du public, justifie que dans une société démocratique, solidaire et sociale, tout soit fait pour le réduire ;
  • le caractère corrupteur de l’industrie du tabac, qui place ses profits au-dessus de toute considération, non seulement sanitaire, mais aussi morale, et n’hésite pas à pervertir les mécanismes de décisions politiques pour les orienter dans le sens de leur intérêt économique particulier au détriment de l’intérêt général, tout en agissant dans la plus grande opacité et par parties tierces interposées ; cette manière d’agir constitue une grave entrave à la démocratie.

Ajoutons que la mise en place de dispositifs de contrôle du tabac n’est pas politiquement trop compliquée quand on sait que près de 80 % de la population, fumeurs et non-fumeurs, soutiennent les principales mesures proposées pour diminuer la consommation de tabac [31].

En France, les trois augmentations successives des prix entre 2003 et 2004 (augmentation cumulée de 42 %) ont résulté en une baisse de 10 % du nombre de fumeurs. Ces augmentations ont été suivies d’un gel fiscal avec stabilité de la consommation et même reprise et les augmentations faibles des prix depuis 2007 n’ont pas conduit à une baisse significative de la consommation. En effet, pour être efficaces, les augmentations de prix doivent être « significatives et répétées ».

Les plus démunis sont ceux qui fument le plus souvent ; ceux-ci ont 3,5 fois plus de risque de mourir d’un cancer du poumon du fait de leur tabagisme. Cette consommation de tabac aggrave leur précarité financière et sanitaire. Par contre, les mesures fiscales (l’augmentation des prix des produits du tabac) sont particulièrement efficaces sur la consommation des sujets appartenant aux classes socio-économiques défavorisées ainsi que chez les jeunes [28] mais ceci suppose que la politique fiscale soit accompagnée d’autres mesures de prévention.

Le financement du contrôle du tabac en France est insuffisant et aléatoire car non pérenne. L’OMS recommande un financement de l’ordre de 2 € par habitant et par an. En France, celui-ci était en 2012 de 0,12 € par habitant, alors qu’il était de 1,63 € en Islande, 0,35 € au Royaume Uni, 0,93 € en Suisse et 0,45 € en Norvège [30]. Un financement efficace doit être assuré par un prélèvement spécifique sur la vente des produits du tabac, comme cela est le cas en Suisse, Roumanie, Californie et en Thaïlande. À côté de ces financements publics, des organisations privées comme les sociétés canadiennes, australiennes, britanniques de lutte contre le cancer et de grandes fondations soutiennent actuellement le contrôle du tabac, notamment les fondations Georges Soros, Blumberg, Bill et Melinda Gates.

Un déni de démocratie

Le tabagisme est le paradigme d’une épidémie industrielle mais il est aussi emblématique de la manipulation anti-démocratique de notre société par une industrie et ses alliés, dans le simple objectif de faire des profits, quels que soient les moyens utilisés et quelles qu’en soient les conséquences sanitaires et financières pour la collectivité et ce, contre la volonté même de cette collectivité. Ainsi, le profit prend le pas sur l’intérêt général et la volonté de la population. Lutter contre le tabagisme, c’est aussi, peu ou prou, lutter pour améliorer le fonctionnement de notre démocratie.

Remerciements

Les auteurs remercient Madame Anna Spinosa pour la réalisation bibliographique et graphique et Madame Chantal Sivry pour la frappe de ce texte.

Ingérence de l’industrie du tabac dans les politiques de santé publique

État des lieux et recommandations

Emmanuelle Béguinot, Figen Eker, Pr. Yves Martinet
LePublieur.com ; CNCT, 2014, 417 pages, 25 €

Une note de lecture de Martin Brunschwig sur notre site Internet

Références

[1] Amos A, Haglund M. « From social taboo to “torch of freedom” : the marketing of cigarettes to women ». Tob. Control 2000 ; 9 : 3-8
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1 Sa mère, Anna Freud, est l’une des sœurs du fondateur de la psychanalyse (à ne pas confondre avec une autre Anna Freud : la fille de Sigmund Freud), et son père est le frère de Martha Bernays, la femme de Freud.

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