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Tchernobyl - 20 ans

Publié en ligne le 19 septembre 2006 - Nucléaire
par Jean Günther - SPS n° 272, mai 2006

Impossible de ne pas jeter un regard rationaliste sur le déferlement de littérature qui accompagne le 20e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. La présente rubrique n’a pas dans son objet de discuter les aspects sanitaires, épidémiologiques ou sociologiques de l’événement. Mais certains ont cru bon de faire intervenir une physique bien particulière…

Une étrange hypothèse

L’explication technique de la catastrophe semblait faire l’unanimité : au cours d’un essai destiné à améliorer la sécurité, une fausse manœuvre conduisit à la perte de contrôle du réacteur, à son explosion, qui mit le feu au graphite modérateur, accélérant la dispersion des produits de fission radioactifs. Jusqu’au jour où certains 1 prétendirent avancer une idée bien différente : un court-circuit très violent dans la salle des machines aurait provoqué la formation de monopôles magnétiques qui auraient interagi avec les réactions nucléaires en diminuant la proportion de neutrons retardés, rendant le réacteur incontrôlable. On sait en effet qu’une petite partie des neutrons issus de la fission sont émis avec un retard de quelques secondes, ce qui permet de maîtriser la réaction par des moyens purement mécaniques, forcément assez lents. S’il n’y avait pas de neutrons retardés, la puissance augmenterait exponentiellement à un rythme qui rendrait impossible d’en garder le contrôle.

Les monopôles magnétiques

Un monopôle magnétique est une particule hypothétique qui se comporterait comme un pôle d’aimant isolé. On sait que si l’on coupe un aimant en deux on obtient deux aimants, et non deux pôles séparés. Mais l’existence de monopôles n’est pas absurde, et certaines théories en prévoient l’existence, par exemple comme résidus des premiers instants de l’Univers. Malgré de nombreuses tentatives on n’a jamais réussi à en détecter et encore moins à en fabriquer. Cela n’empêche pas des développements théoriques 2 et les propositions de nouvelles méthodes de détection 3.

Le travail évoqué ci-dessus et les textes analogues prétendent, non seulement qu’il peut s’en produire dans un arc électrique résultant par exemple d’un violent court-circuit, mais aussi qu’ils sont en mesure d’interagir avec les réactions nucléaires. Nous ne disposons que du résumé de cette communication, mais on peut penser raisonnablement que la conjonction de deux phénomènes aussi éloignés de la physique communément admise est du domaine de la fiction, du moins tant que des preuves concrètes n’auront pas été fournies.

Toulouse aussi !

Dans les divers textes liés à cette hypothèse, on trouve une association avec l’explosion de l’usine AZF de Toulouse. On sait en effet que certains ont prétendu qu’un violent incident électrique avait précédé l’explosion du stock de nitrate d’ammonium. Il était toutefois difficile de montrer par des moyens ressortissant de la physique classique comment l’allumage aurait été possible. Mais avec les monopôles, tout s’arrange ! Émis par le court-circuit, ils seraient allés chatouiller le nitrate et auraient déclenché l’explosion.

Un contexte sulfureux

Les documents de base émettant de telles hypothèses ont été publiés lors d’une conférence scientifique qui s’est tenue à Marseille en 2004 4. Le titre officiel de ce congrès est « la science nucléaire de la matière condensée », mais chacun sait qu’il s’agit pour l’essentiel de la célèbre fusion froide. Sur ce concept des plus marginaux se sont greffés d’autres concepts tout aussi marginaux, dont nos monopôles, ou par exemple les transmutations nucléaires dans les organismes vivants. Nous avions traité le sujet de la fusion froide et des expériences connexes dans nos colonnes 5 et signalé que le douteux physicien organisant le congrès était aussi le gourou d’une secte. On ne s’étonnera pas de retrouver dans ce congrès Brian Josephson, prix Nobel de physique égaré dans toutes les marginalités 6.

Une caution douteuse

Les revues scientifiques respectées ne publient pas ce genre de texte, qui sont connus seulement par les congrès, tel celui de Marseille, que les tenants de telles idées organisent entre eux. Certaines revues de vulgarisation trouvent accrocheur d’en parler ; l’article de SPS signalé ci-dessus analysait et critiquait une telle dérive. Signalons de plus que ces idées marginales figurent souvent dans l’étrange revue Fusion 7, émanation du peu estimé politicien américain Lyndon LaRouche et de son représentant en France, Jacques Cheminade, qui prépare en ce moment une nouvelle candidature à l’élection présidentielle. Ce groupuscule est très favorable à l’énergie nucléaire, en ramène les risques à de justes proportions (ce que nous ne lui reprocherons pas) et ne semble pas perturbé par les conséquences que certains tirent de l’hypothèse des monopôles pour expliquer la catastrophe de Tchernobyl : si par extraordinaire cette hypothèse devait être prise en compte, c’est pourtant la sécurité de tout le parc nucléaire qui poserait problème.

Marginalité, « dogmatisme » et médiatisation

Dans cette affaire comme dans bien d’autres, on retrouve la vaste population de scientifiques marginaux, non reconnus par la science « officielle », vitupérant le prétendu « dogmatisme » de celle-ci, et cherchant toute occasion de faire véhiculer par les médias les idées que leurs pairs rejettent. La médiatisation a au moins le douteux mérite d’attirer l’attention de ceux qui, comme nous, défendent la vraie science, s’efforcent d’en améliorer la diffusion et s’élèvent contre les dérives à base de pseudo-science ou de science marginale et non confirmée.. Cette histoire de monopôles nous aurait totalement échappé si elle n’était apparue dans l’émission de France-Inter du Samedi 18 mars 2006 « Rendez-vous avec X ». Simple émission de divertissement, certes, mais qui, outre qu’elle diffuse de la fausse science, se permet d’affirmer que les responsables de Tchernobyl purgent de lourdes peines de prison injustifiées puisque la cause de la catastrophe ne serait pas leur négligence mais un effet physique totalement nouveau.


Mots-clés : Nucléaire

Publié dans le n° 272 de la revue


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