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Tchernobyl, un « nuage » passe… Les faits et les controverses

Publié en ligne le 21 novembre 2009
Note de lecture de Michel Naud - SPS n° 289, janvier 2010

« Le lundi 28 avril 1986, vers 7 heures du matin, un employé venant travailler à la centrale nucléaire de Forsmark, à 120 km au nord de Stockholm, déclenche une alarme en passant dans le portique de détection des radiations situé à l’entrée d’un bâtiment du réacteur. Ce qui étonne, c’est que cette alarme sonne à son entrée, alors que la raison d’être de ce portique est plutôt de détecter toute sortie indue de personnes contaminées ou de matières radioactives… »

Ce lundi 28 avril 1986 Tchernobyl entrait dans l’histoire 1… Vingt-trois ans après, Bernard Lerouge, ancien physicien des réacteurs au CEA en poste à l’institut de protection et de sûreté nucléaire en 1986, nous invite à passer l’accident de Tchernobyl sous le double regard exigeant de l’historien et du scientifique 2.

L’ouvrage s’ouvre sur l’alerte lancée de Suède et prend immédiatement le lecteur en haleine. Dès le lendemain, les propos tenus par le Professeur Chanteur, du SCPRI 3, synthétisaient le message jugé important pour la population française : « En France il n’y a aucun risque. On pourra certainement détecter dans quelques jours le passage des particules, mais du point de vue de la santé publique, il n’y a aucun risque » (p. 23). Néanmoins les rumeurs les plus catastrophistes enflent, d’autant plus qu’ailleurs en Europe la communication anxiogène des gouvernements tranche avec celle des autorités françaises.

Comment admettre, pour certains journalistes, que cette hausse constatée de la radioactivité sur l’ensemble du territoire ne conduise néanmoins pas à un problème significatif d’hygiène publique ? Comment interpréter le contraste des propos alarmistes outre-Rhin et de ceux rassurants des autorités françaises ? De là à ironiser en persiflant que, selon les autorités, « le nuage » n’aurait pas traversé la frontière, il n’y avait qu’un pas qui fut alors sauté allègrement.

La rumeur, attrayante, a prospéré et la légende se perpétue toujours aussi vivace de nos jours dans l’imaginaire collectif des Français ; elle peut se résumer aux propos que tenait encore, treize ans après l’accident, l’ancien journaliste devenu député Noël Mamère : « Je présentais le journal de 13 heures en 86, le jour de la catastrophe de Tchernobyl ; il y avait un sinistre personnage au SCPRI qui s’appelait Monsieur Pellerin, qui n’arrêtait pas de nous raconter que la France était tellement forte, complexe d’Astérix, que le nuage de Tchernobyl n’avait pas franchi nos frontières » 4 (p. 91).

Ce graphique montre la charge corporelle en Césium 137 (exprimée en becquerel), autrement dit la mesure des contaminations internes, des écoliers de Genève et de Bâle telle que mesurée chaque année par les autorités suisses. Ceci permet non seulement de mesurer l’impact de l’accident de Tchernobyl mais aussi de relativiser, à la lumière des impacts sur l’environnement des essais nucléaires militaires atmosphériques des années 50 et 60, le discours alarmiste tenus par certains en matière de santé publique : les autorités françaises, comme les autorités suisses, connaissaient ces mesures avant l’accident du réacteur de Tchernobyl et étaient fondés à affirmer qu’autant on détecterait le passage des particules, autant il n’y avait pas à craindre en matière de santé publique. La localisation de Bâle est parfaitement représentative pour illustrer la façon dont le panache de Tchernobyl a affecté la partie orientale de la France. On notera aussi que dans Le Figaro du 26 avril 2005, l’ancien responsable de la radioprotection en Suisse, Serge Prêtre, interviewé par Yves Miserey et cité par Bernard Lerouge (p. 191), déclarera : « Le jugement du Professeur Pellerin était correct et fut confirmé par la suite ». Dans la même interview, le responsable de la radioprotection suisse affirma que « la dose due au passage du fameux nuage sur la France fut nettement inférieure à la dose annuelle due au radon (naturel) dans les habitations et que la contamination était 3 à 10 fois moins sérieuse qu’en Suisse ».

Source : rapport annuel 2004 de la division radioprotection de l’office fédéral de la santé publique de la confédération helvétique (page 61).

Si la désinformation médiatique semble avérée, faut-il en conclure pour autant que la communication des autorités était irréprochable ? Un tel fiasco médiatique ne saurait se satisfaire d’une analyse simpliste et c’est sans complaisance, pour aucune des parties, que Bernard Lerouge nous fait découvrir les archives que la presse écrite comme radiodiffusée lui a ouvertes.

Après le temps du film des événements et de leur médiatisation, vient dans une seconde partie celui de l’analyse des controverses (la contamination en France, les doses subies, les cancers de la thyroïde, les effets des faibles doses, les conséquences sanitaires en URSS). Une troisième et dernière partie, intitulée « le temps de la réflexion », s’interroge enfin sur les débats devenus transverses à l’interface entre science, techniques et société (la transparence, vrais et faux débats comme vrais et faux experts, les « phobies », science et méfiance).

En complément, quelques annexes fort utiles : la radioactivité, les accidents graves des réacteurs nucléaires, les doses (concepts et unités), la radioprotection et ses normes, les bases scientifiques de la radioprotection, et, bien sûr, les conclusions chiffrées des conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl (victimes des fortes irradiations, cancers de la thyroïde, etc.). Un seul regret peut-être ? Une courte annexe supplémentaire aurait bien trouvé sa place pour rappeler sommairement comment un tel accident a pu arriver 5.

Il est probable que beaucoup se demanderont « pourquoi un livre sur Tchernobyl ? » tellement tout un chacun croit savoir qu’il y a eu une terrible catastrophe, avec un grand nombre de victimes, et que le gouvernement français a menti en essayant de faire croire que la France n’était pas touchée. L’accusation du mensonge d’Etat est portée encore et toujours pour jeter le discrédit sur le service public de l’expertise scientifique et sur les agences de sécurité sanitaire. Ce livre est donc nécessaire. Puisse-t-il contribuer, sur ce dossier comme dans bien d’autres, et ainsi qu’y aspire l’auteur, à ce que « les passions s’apaisent et que la raison l’emporte enfin sur l’excès de nos émotions ».

Bonne feuille - La confusion des experts

Un certain nombre de scientifiques dûment « labellisés » comme tels sont notoirement opposés à l’utilisation de l’atome et dénoncent sans relâche les évaluations « minimalistes » des effets de Tchernobyl. C’est leur droit mais on doit remarquer que leurs disciplines sont la plupart du temps très éloignées du champ de la radiobiologie. Or, un scientifique, même largement reconnu dans son domaine, n’a pas de légitimité particulière à parler d’un sujet qui sort totalement de sa spécialité : en Allemagne, un « physicien » avait prévu 30.000 morts par cancer dans son pays du fait des retombées de Tchernobyl alors qu’il n’y en aura très probablement aucun. Parce qu’il s’agissait d’un « physicien » (mais ni d’un médecin, ni d’un biologiste !), cette élucubration est devenue une « information » digne d’être rapportée… Rappelons à ce propos qu’un de nos Prix Nobel de physique se plaignait d’être dérangé à tout bout de champ par les médias qui lui posaient des questions saugrenues sur l’évolution météorologique ou politique, ne comprenant pas qu’en dehors de son domaine de spécialisation où il était incontestablement parmi les meilleurs du monde, il redevenait un simple citoyen comme les autres ! […] S’il existe de véritables experts spécialistes des effets des rayonnements au sein des associations contestataires, il est bien dommage qu’ils ne se fassent pas mieux connaître et ne participent pas aux congrès qui traitent de ces questions : un dialogue scientifique basé sur des faits pourrait alors s’établir et serait certainement fructueux. Disons-le franchement, l’action de certains scientifiques contestataires relève parfois de l’imposture. »

Tchernobyl, un « nuage » passe… (p. 214 – 215)

1 L’accident est survenu le samedi 26 avril à 1 h 23 du matin. D’abord occulté puis démenti par les autorités soviétiques, il ne fut reconnu, par un simple communiqué de l’agence Tass, que le lundi 28 avril à 13 h 00.

2 Il s’est assuré pour ceci du concours du Professeur Yvon Grall, ancien chef de service de médecine nucléaire à l’hôpital Lariboisière et de Pierre Schmitt, ancien directeur de la centrale de Superphénix à Creys-Malville.

3 Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants, alors dirigé par le Professeur Pierre Pellerin.

4 Le 23 octobre 1999 dans l’émission « Tout le monde en parle ». Le Professeur Pellerin, véritable victime expiatoire de ce fiasco médiatique, intentait, suite à ces propos, un procès en diffamation contre Noël Mamère. Ce dernier fut condamné trois fois : en 1ère instance le 11 octobre 2000, en appel, le 3 octobre 2001, puis en cassation, le 22 octobre 2002. Les témoins cités par Noël Mamère étaient notamment : Michèle Rivasi, Corinne Lepage et Monique Sené.

5 Nos lecteurs pourront se reporter utilement à ce court mémo de Jacques Frot.


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Publié dans le n° 289 de la revue


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