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Téléphone tueur : le retour de la menace fantôme...

Publié en ligne le 11 février 2015 -
par Jérôme Quirant - SPS n° 309, juillet 2014

Si le mouvement perpétuel reste une utopie, nous ne sommes pas loin de l’atteindre avec les études à répétition censées nous démontrer la dangerosité des téléphones portables. Le 13 mai dernier, panique dans l’oreillette et dans les rédactions : pour Le Figaro « Téléphone portable et cancer du cerveau : le risque confirmé » ; Doctissimo « Téléphones portables et tumeur cérébrale : une étude française établit un lien » ; Le Point « Cancer du cerveau : les téléphones portables mis en cause » ; seul Sud-Ouest est un peu plus prudent, au moins dans le titre : « Téléphones portables et tumeurs : que dit exactement l’étude bordelaise ? ».

Que dit-elle, en effet, cette étude bordelaise réalisée dans le cadre d’une analyse multicentrique cas-témoins CERENAT, publiée dans le journal Occupational & Environmental Medicine [1] ? Allons directement à la conclusion, traduite de l’anglais : « Ces données additionnelles appuient les conclusions antérieures concernant une possible association entre une utilisation intensive du téléphone mobile et les tumeurs du cerveau ». Possible... et encore, uniquement pour un usage intensif... On voit que les scientifiques sont déjà beaucoup plus prudents que les journalistes.

Quelles sont ces conclusions antérieures que les données additionnelles de l’étude bordelaise viennent corroborer ? La plus grande étude jamais menée sur le sujet, l’étude Interphone (13 pays, 2765 gliomes, 7658 contrôles [2]), n’a pas pu établir de lien entre ces tumeurs du cerveau et l’usage du téléphone, excepté pour les 10 % d’usagers utilisant le plus leur appareil mobile (avec une incidence en hausse de 40 %). Sauf que, et c’est là que cela devient intéressant, les volumes horaires estimés par les patients eux-mêmes, et en particulier pour cette tranche, semblaient peu fiables pour ne pas dire totalement incohérents. Résultat, le seul sous-échantillon donnant un accroissement mesurable du risque potentiel s’avérait manifestement biaisé, « gonflé » au détriment des autres sous-groupes suite à une mauvaise estimation des durées d’appel.

Or, qu’en est-il de l’étude bordelaise ? Eh bien le constat est le même : rien de significatif sur la population dans son ensemble, mais une augmentation du risque de gliomes de 200 % pour les 5 % d’accros téléphonant le plus. Le sous-échantillon concerne pour le coup moins d’une trentaine de patients, ce qui réduit fortement la puissance statistique du résultat. Sur l’ensemble de la population, cela donnerait au final une incidence en augmentation à 7 cas au lieu de 6 pour 100 000 habitants.

La question qui vient immédiatement à l’esprit est alors la suivante : comment ces 5 % de patients les plus exposés ont-ils été comptabilisés ? C’est expliqué dans le corps de l’article, un questionnaire a été transmis aux patients après leur prise en charge. Pour un cinquième de ces patients, incapables de répondre ou décédés, ce sont même les proches qui ont indiqué le taux d’utilisation du téléphone ! Comment ne pas soupçonner, alors, une inclination toute naturelle de toutes ces personnes à surestimer leur consommation de téléphonie, dans une recherche, très humaine, de causalité à leur malheur ? Ce qui crée du coup un biais rédhibitoire à toute interprétation, sans qu’il y ait besoin d’énoncer les autres faiblesses de l’étude : types de téléphones et usages de l’oreillette non détaillés, latéralité non évoquée des tumeurs, incidence plus forte en ville alors que la couverture réseau est meilleure et nécessite donc moins d’émission de la part du téléphone, etc.

La seule alternative crédible à ces méthodes très aléatoires et peu fiables, reste bien sûr une étude systématique prenant en compte les consommations réelles des utilisateurs de téléphonie mobile en utilisant les données des opérateurs. C’est ce qui a été lancé au travers de l’étude COSMOS, sur 6 pays différents [3], et dont les résultats seront connus d’ici deux ans environ. Alors seulement, nous pourrons conclure si ces risques sont bien réels ou fantasmés.

Si, finalement, des risques arrivaient à être mesurés, ils seraient vraisemblablement extrêmement faibles pour avoir ainsi échappé aux nombreuses études déjà menées.

[1] Occup Environ Med doi :10.1136/oemed- 2013-101754
[2] http://interphone.iarc.fr/UICC_Repo...
[3] http://www.ukcosmos.org/index.html

Publié dans le n° 309 de la revue


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