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Toulouse, chronique d’un désastre annoncé

Publié en ligne le 15 juillet 2004
Note de lecture de Jean-Paul Krivine - SPS n° 250, décembre 2001

Le 21 septembre 2001, il est 10 h 17. Une courte explosion suivie par une terrible déflagration d’une violence inouïe secoue la ville de Toulouse. L’enchaînement des réactions chimiques qui a conduit à la catastrophe commence à être connu. Mais d’autres causalités sont à rechercher, plus profondes. La catastrophe était-elle prévisible ? Était-elle évitable ? Pour Henri Farreny et Christian Moretto, aucun doute : le désastre était annoncé, et même dénoncé, depuis plus de dix ans. Et la responsabilité de l’État est effroyable.

Toulouse, chronique d’un désastre annoncé est un livre militant. C’est en fait un livre en deux parties, chacune rédigée par l’un des auteurs. Il est clair qu’Henri Farreny et Christian Moretto n’ont pas la même conception générale de l’écologie, de la science. Mais au delà de ces divergences, que l’on perçoit bien en lisant chacune des deux parties, ils se sont retrouvés depuis plus de dix ans pour dénoncer les dangers de la « Zone Chimique Sud ».

La partie rédigée par Christian Moretto est la moins convaincante. On y retrouve de nombreux extraits des courriers échangés entre les associations de riverains et les différentes autorités responsables : ministères, préfecture, directions départementales, élus locaux. Ces échanges témoignent de l’inquiétude sans cesse exprimée depuis plus de dix ans et de l’absence de réponse des politiques, toutes tendances confondues. Mais on trouve en même temps des amalgames assez réducteurs entre « scientifiques, ingénieurs, énarques, patrons de multinationales ». Les alternatives proposées aux productions de la Zone Chimique Sud sont peu argumentées, et parfois en des termes qui laissent dubitatifs... Ainsi, sans aucune distanciation, Christian Moretto cite les propos d’agriculteurs bio : « Le fumier lorsqu’on l’épand sur une prairie entre en résonance avec le sol, puisqu’il est né de ce dernier (...). Tout est question de vibration. L’équilibre est un état vibratoire stable. Fumier et sol sont sur le même niveau vibratoire et s’entretiennent l’un, l’autre ». Quant aux engrais chimiques, « ce sont des corps étrangers, ils déséquilibrent le milieu naturel car ils sont pauvres en vibrations vitales (...) ». La maladie de la vache folle est également expliquée en ces termes vibratoires. Mais une précision s impose : la critique du discours de Christian Moretto sur les bontés de « Dame Nature » ou sur les vibrations vitales ne sauraient invalider la légitimité du combat mené contre les nuisances de la Zone Chimique Sud, pas plus d’ailleurs que l’explosion du 21 septembre ne valide ce discours.

La deuxième partie du livre, un second livre dans le livre, a été rédigée par Henri Farreny. Cette partie-là, à elle seule, justifie pleinement l achat de l’ouvrage. Henri Farreny est rationaliste. Professeur à l’Institut National Polytechnique de Toulouse, ce « scientifique » ne confond pas sa cause avec celle des « patrons des multinationales », en particulier celles présentes à Toulouse. Dix années d’un combat associatif, dans les instances de concertation, dans les associations de riverains, en tant qu’élu d’une des communes limitrophes de la Zone Chimique Sud (Ramonville), sont retracées.

Les installations de la Zone Chimique Sud sont classées « Seveso ». À ce titre, elles doivent respecter de nombreuses règles quant aux dispositifs de protection et d’information du public. Henri Farreny, détails à l’appui, preuves en main, démontre la lourde responsabilité de l’État, qui s’est mis hors la loi. Les stocks de nitrates d’ammonium d’AZF auraient dû figurer dans le plan d’intervention légalement requis par le classement Seveso. Ils ne l’étaient pas. Or ils sont à l’origine de l’explosion du 21 septembre et l’explosibilité du nitrate d’ammonium était connue des responsables (une étude faite par l’un des industriels de la zone en 1991 et un rapport de la DRIRE en 1993 en témoignent). Ce même plan (appelé PPI, Plan particulier d’intervention)aurait dû légalement être réactualisé tous les cinq ans. Il ne l’a jamais été en plus de dix ans. Pour Henri Farreny, les risques ont été systématiquement sous-évalués. Il ne s’agit pas là d’un plaidoyer a posteriori. Tous ces éléments ont été précisément élaborés et exposés dans les différentes instances dans lesquelles l’auteur, en tant qu’élu mais aussi en tant que militant associatif, a participé depuis plus de dix ans.

Henri Farreny décrit également son action continue et minutieuse, avec ses hauts et ses bas, dans les instances de concertation. Il rappelle aussi comment cette action a permis d’éviter la construction d’un lycée hôtelier au beau milieu de la zone à risques... celle qui a été balayée par l’explosion.

Cette catastrophe a fait trente et un morts, mais aussi de nombreux blessés, certains handicapés à vie.

Le livre montre qu’il n’y avait aucune fatalité, qu’il ne s’agit pas d’un tribut inévitablement payé au progrès technique et scientifique, mais du prix de la recherche du profit maximum et de la négligence des autorités administratives.

Henri Farreny a accepté, pour les lecteurs de Science et pseudo-sciences, de revenir sur les éléments de cette catastrophe. Voir son article dans ce numéro.

Publié dans le n° 250 de la revue


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