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Transmutations biologiques : le retour !

Publié en ligne le 24 février 2014 -
par Léon Guéguen - SPS n° 305, juillet 2013

La théorie de C.L. Kervran 1 sur les transmutations biologiques à très faible énergie a connu un certain succès en France dans les années 60-70 à la suite de la publication de plusieurs livres et surtout de son exploitation par des pionniers de l’agriculture biologique (société Lemaire-Boucher). Cette théorie constituait pour eux une aubaine inespérée justifiant scientifiquement leur renoncement au principe de la nécessaire restitution au sol, par l’apport d’engrais minéraux, des éléments fertilisants exportés par les récoltes.

Selon cette théorie alchimiste, certains éléments chimiques peuvent être créés à partir d’autres, dans le sol ou dans l’organisme animal, par ajout ou perte d’un noyau d’hydrogène (proton), voire d’oxygène. Ainsi, du calcium (40Ca) pourrait être créé à partir de potassium (39K) et d’un proton (1H), du magnésium (24Mg) à partir de sodium (23Na) et d’un proton, du calcium à partir de magnésium (24Mg) et d’un noyau d’oxygène (16O), etc. Aucun mécanisme plausible n’était proposé, sauf l’explication fumeuse faisant intervenir des enzymes, activées par une algue fossilisée, le Lithothamne, amendement calcaire marin bien connu et commercialisé par la société citée.

De nombreuses « preuves » de transmutations dans le monde vivant étaient habilement présentées par Kervran dans ses ouvrages et conférences. Deux de ses communications avaient notamment été complaisamment présentées à l’Académie d’Agriculture de France où elles avaient suscité de longs débats et de vives critiques [1]. Nous y avions présenté [2] en 1970, avec le soutien d’éminents membres scientifiques de l’Académie, une contre-expérience sur la germination de graines montrant que les « transmutations » observées de certains éléments minéraux n’étaient en fait que de faibles écarts statistiquement non significatifs.

Une étape plus décisive fut franchie en 1972 grâce à la parution dans la revue Agriculture [3], dans le Bulletin de l’Inra [4] et dans plusieurs journaux agricoles, de notre analyse critique d’une douzaine de pseudo-preuves avancées par Kervran dans le domaine de la nutrition minérale, végétale ou animale et de leur réfutation systématique (interprétations erronées de bilans minéraux non nuls et écarts statistiquement non significatifs).

Toutes ces actions avaient conduit les tenants les plus raisonnables de l’agriculture biologique à abandonner cette théorie alchimiste, mais il avait fallu attendre encore de longues années pour que le doute se dissipe, tant le pouvoir de persuasion de Kervran était grand.

Or, voilà que plusieurs chercheurs remettent sur le devant la probabilité d’existence de transmutations biologiques.

En 2003, puis récemment en 2010, des auteurs ukrainiens, V.I. Vysotskii et A.A. Kornilova [5] ont rassemblé de nombreuses « preuves » de transmutations, dont celles de Kervran, et tenté des explications plutôt ésotériques relevant de la physique nucléaire.

La version anglaise publiée en 2012 d’un livre japonais de K. Takashita [6] reprend en détail la vie et l’œuvre de C.L. Kervran, relatant les débats à l’Académie d’Agriculture de France et reprenant de larges extraits de ses publications, dont les avis contradictoires, mais prenant nettement parti en faveur de l’existence des transmutations.

Enfin, un physicien français (Université d’Aix-Marseille), J.P. Bibérian, adepte de la fusion froide 2, a publié en 2012 une revue [7] sur les perspectives historiques des transmutations biologiques et semble bien convaincu de leur existence. Comme Vysotskii, il insiste plus sur les modifications de la composition isotopique d’un même élément que sur la création d’éléments chimiques nouveaux, mais ses conclusions ne rejettent pas, bien au contraire, les transmutations entre éléments. Comme Vysotskii et Kornilova, il s’appuie sans réserve sur les publications de Kervran et cite à l’envi des preuves qui n’en sont pas !

Quels que soient les mécanismes envisageables pour de telles réactions, le biologiste-nutritionniste ne peut qu’affirmer qu’il n’existe toujours pas de preuve expérimentale irréfutable de transmutations dans le monde vivant végétal ou animal. J.P. Bibérian reconnaît qu’il est difficile d’obtenir des preuves sur les plantes et les animaux et que, en conséquence, il préfère maintenant orienter ses recherches sur les bactéries. Affaire à suivre...

[1] Hénin S (1970). Réflexions à propos d’une communication récente. Comptes rendus Acad. Agric. France, séance d’octobre : 1013-1018.
[2] Guéguen L, Allez M (1970). Quelques considérations sur les prétendues transmutations biologiques. Comptes rendus Acad. Agric. France, séance d’octobre : 2018-1027.
[3] Guéguen L (1972). L’agriculture a-t-elle besoin de transmutations biologiques ? Agriculture, 357, 4 p.
[4] Guéguen L (1972). Mise au point sur les prétendues transmutations biologiques. Bull. Inra, 72 : 1-4.
[5] Vysotskii VI, Kornilova AA (2010). Nuclear transmutation of stable and radioactive isotopes in biological systems. Pentagon Press, New Delhi.
[6] Takashita K (2012). The reality of frittage. éd. Sakumei-sha, Japon, 172 p.
[7] Bibérian JP (2012). Biological transmutations : historical perspective. J. Condensed Matter Nucl. Sci., 7 : 11-25.

1 Voir SPS 263 – juillet/août 2004 et Que penser de l’agriculture biologique et des aliments Bio ?, SPS n° 276 – mars 2007.

2 Nom donné à une prétendue fusion nucléaire réalisée sous des conditions ambiantes de température et de pression à partir d’une expérience de M. Fleischmann et S. Pons en 1989 qui aurait provoqué un dégagement de chaleur disproportionné à la quantité d’énergie électrique reçue. Cette « théorie » est à présent abandonnée, l’expérience de Fleischmann et Pons n’ayant jamais pu être reproduite. Ndlr.

Publié dans le n° 305 de la revue


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