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Trous noirs - La guerre des savants

Publié en ligne le 14 septembre 2011
Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 297, juillet 2011

297_86-87Je m’assignerai comme tâche, dans le prochain chapitre, de réussir l’impossible, à savoir atteindre le but chimérique de vous reprogrammer pour la mécanique quantique à peu près sans équation. (p. 78)

Les presque 500 pages du livre de Susskind ne s’abordent pas sans l’appréhension bien légitime de tomber soi-même dans un trou noir dont on ne puisse jamais ressortir 1... Mais comme cet exergue vous l’indique déjà sommairement, la pédagogie de cet immense physicien, professeur à Stanford et membre de l’Académie des sciences américaine, est époustouflante ! Il entame d’emblée ce livre comme un récit, vivant et picaresque.

Pour ce faire, Susskind personnalise intensément les différents protagonistes, en leur donnant une présence humaine très forte, ou en montrant des facettes inattendues. Saviez-vous par exemple que Stephen Hawking 2 était un véritable cascadeur dans sa chaise roulante ? L’autre arme de Susskind, pour donner au lecteur lambda l’impression de tout comprendre, est l’utilisation de métaphores ou comparaisons originales et imagées, permettant de se faire une idée plus claire de tous ces phénomènes, dont Susskind nous précise bien combien ils sont contre-intuitifs (voir exergue : la « reprogrammation » nécessaire). Mais grâce à des images simples et parlantes, comme expliquer qu’un homme de trois kilomètres tombant sur terre verra, à un moment donné de sa chute, ses pieds attirés plus fortement que sa tête, et mille autres exemples limpides, l’ouvrage de Susskind est un modèle de pédagogie ! (Je recommande le « lièvre et la tortue » comme exemple parfait de la relativité). Il n’est jusqu’à la fameuse théorie des cordes qui n’aura plus de secrets pour vous, ce qui est bien la moindre des choses, puisque l’auteur est souvent présenté comme l’un de ses pères.

Si l’on ajoute une bonne dose d’humour, et un ton général plein d’attention pour le lecteur, l’appréhension s’estompe bien vite. On est pris par la main, accompagné par un auteur soucieux de ne pas nous perdre, et même si, au fil des pages, on mesure aussi combien le sujet est complexe, et qu’il n’est pas inutile de s’accrocher, on sera au moins soutenu par cette sympathique sollicitude.

La « guerre des trous noirs », que Susskind veut nous narrer, est déclinée en ses successives « batailles », dont la moindre n’était pas, semble-t-il, de faire simplement admettre le problème : l’incompatibilité totale entre deux principes également démontrés, la relativité et la mécanique quantique. On pouvait d’abord penser que la mécanique quantique concernait les particules élémentaires, et que la relativité d’Einstein s’appliquait aux objets plus gros, mais, pour Susskind et un certain nombre d’autres physiciens, « cette façon de voir paraissait à courte vue ». Sans compter que dans certains cas, ces deux théories étaient « incompatibles, et même contradictoires », comme dans le cas des trous noirs.

Susskind nous plonge dans cette aventure scientifique, nous faisant part de son cheminement, de ses doutes, et cela s’avère passionnant. À la fin du voyage, et non sans avoir souligné que les choses ne sont pas compliquées, mais juste contre-intuitives, on comprend une chose diablement surprenante : c’est le trou noir qui est infiniment plus fréquent, et tout le reste (donc nous aussi) qui est exceptionnel : « sur chaque groupe de 10 000 000 000 bits d’information dans l’univers, 9 999 999 999 sont associés à l’horizon de trous noirs ».

En tant que « dix-milliardième » bit d’information, je suis heureux d’être en mesure de vous donner celle-ci : ce livre ne manquera pas de passionner tout lecteur que ce sujet intéresse (ou vice-versa).

1 Vous savez que la caractéristique des trous noirs, ces corps hyper-massifs, est de ne rien laisser échapper, pas même la lumière...

2 Un autre géant de la physique actuelle, qui, malgré son terrible handicap, et même s’il a « perdu » la guerre des savants ici relatée, joue un rôle primordial, pivot de tout le récit de Susskind.

Publié dans le n° 297 de la revue


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