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Un Nobel pour les secrets du vieillissement

Publié en ligne le 12 octobre 2009 - Médecine -
par Pascal Lapointe – Agence Science-Presse (ASP)

Vieillissement et cancer, même combat : car un des mécanismes qui pourrait interrompre le vieillissement... est aussi celui qui cause le cancer ! C’est cette énigme majeure, sur laquelle la médecine trébuche depuis 20 ans, qui vient de mériter à ses pionniers le Nobel de médecine 2009.

À l’époque, ce qui avait été découvert semblait pourtant à des lieues de toute application pratique : à l’intérieur de nos cellules, il existe un mécanisme de protection qui empêche notre matériel génétique de se dégrader, au fur et à mesure que nos cellules se divisent et que nos gènes, par conséquent, se divisent aussi.

On appela ce mécanisme de protection le télomère : il s’agit d’une structure située aux deux extrémités de chaque chromosome. Cette structure a souvent été comparée à l’embout de plastique qui, à l’extrémité de nos lacets, empêche ceux-ci de se défaire.

La découverte de cette structure à la fin des années 1970 puis de l’enzyme qui l’alimente, la télomérase, n’était pas une quête des mécanismes du vieillissement, ni du cancer. Mais rapidement, on allait s’apercevoir qu’on avait mis le doigt sur quelque chose de fondamental : plus nos cellules se divisent, et plus les télomères raccourcissent. Passé un certain point, la cellule n’est plus capable de reproduire convenablement son matériel génétique : elle cesse donc de se diviser. C’est le vieillissement qui fait son oeuvre.

Elizabeth Blackburn, aujourd’hui à l’Université de Californie, pourchassait les télomères depuis son post-doctorat, à la fin des années 1970. En compagnie de Jack Szostak (Université Harvard), elle démontra que cette même structure microscopique était apparemment universelle, chez tous les êtres vivants. Carol Greider (École de médecine Johns Hopkins), une étudiante de Blackburn, ajouta à cela la découverte de la télomérase, en 1984.

Dès que le lien entre télomère et vieillissement devint évident, le travail de pionniers comme eux prit donc une importance considérable : pourrions-nous un jour retarder la dégradation des télomères ? Suffirait-il d’« injecter » des suppléments de télomérase dans la cellule pour prolonger la durée de vie des télomères ?

Trois caractéristiques du trio – Nobel de médecine 2009

- Ce sont trois Américains
- Mais deux sont d’origine étrangère : Elizabeth Blackburn, 61 ans, qui conserve la double nationalité australienne et américaine, et Jack Szostak, 57 ans, né en Grande-Bretagne et qui a grandi au Canada. Il a commencé ses études universitaires à l’Université McGill, avant de quitter pour les États-Unis.
- Deux sont des femmes : Blackburn et Carol Greider, 47 ans. C’est une première dans l’histoire du Nobel de médecine.

Le télomère est même un des rares termes de la biologie cellulaire à avoir presque pénétré la culture populaire : il revient souvent sur la table, parce que les investissements dans les recherches sur le vieillissement ont grimpé en flèche au cours des deux dernières décennies.

Et le cancer, dans tout cela ? Il s’est accroché au passage, parce qu’une cellule qui aurait dû normalement cesser de se diviser, mais qui continue de le faire indéfiniment, ce n’est pas un signe d’immortalité : c’est un cancer. De fait, depuis les années 1990, on a découvert que la présence d’un surplus de télomérase est souvent associé aux cas de cancer. D’où la boîte de Pandore que ces trois chercheurs ont contribué à ouvrir : comment retarder le vieillissement... sans cancer ?

Parenthèse politique

L’énigme télomère-télomérase a même mis un doigt dans la politique. Les experts en cellule souche se sont aperçus, au tournant des années 2000, que la production de télomérase est plus élevée dans les cellules souches, ce qui a amené Elizabeth Blackburn à critiquer la décision d’alors du président George W. Bush de suspendre le financement gouvernemental de la recherche sur les cellules souches. En 2004, elle a été éjectée du Conseil de la bioéthique, un organisme aviseur créé par la Maison-Blanche, en même temps que d’autres membres qui avaient fait part de leur désaccord. Son récit du « dysfonctionnement » de ce Conseil s’est ajouté à une longue liste de récriminations des scientifiques sur l’ingérence des pouvoirs politiques dans la recherche scientifique.