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Un messager très œcuménique... et même au-delà

Publié en ligne le 8 juillet 2004 - Croyance - Mythes et légendes - Religion
par Jacques Poustis - SPS n° 235, septembre-octobre 1998

Même en ne passant qu’une seule journée à vous balader sur l’île, vous ne pourrez l’éviter. Exposé par ses nombreux fidèles aux abords immédiats de la route, préservé des intempéries par un oratoire écarlate niché dans le rocher ou, plus rarement, exposé dans une petite chapelle à la dimension d’un homme debout, ce personnage incontournable de l’île de La Réunion s’exhibe jusqu’à l’outrance (plus de 300 oratoires sur toute l’île). Avec un peu de curiosité, voire d’inconvenance exploratoire, vous pourrez aussi le découvrir ici ou là à travers les claires-voies d’une haie fatiguée, trônant tel un petit souverain adulé, dans l’intimité d’une cour (la « cour » : en créole, jardin privé entourant la case).

Saint Expédit, puisque c’est de lui qu’il s’agit, bénéficie dans ce département (comme paraît-il dans d’autres départements d’outremer) d’un véritable culte, tant dans le domaine de la spiritualité que dans celui de la superstition.

Comment ce légionnaire romain - saint martyr mort, d’après l’histoire hagiographique, dans l’ancienne Turquie en l’an 303 - en est-il venu à envahir le paysage et l’imaginaire réunionnais ?... Voilà sans doute l’un de ces nombreux mystères qui résistera encore longtemps aux doctes explications des théologiens et autres historiens de l’humanité.

Son nom de baptême n’est-il pas d’ailleurs usurpé ?... Le Père Delehaye s’attacha à réduire, en 1905, l’exemplarité sanctifiée de ce soldat à une simple légende sans fondement, née d’une erreur de retranscription du nom d’Elpidius. Aux vues de ces conclusions le pape radia dans la foulée et sans autre forme de procès ce saint guerrier de la martyrologie romaine, prescrivant dans le même temps le retrait immédiat de ses icônes des églises.

Mais le saint était déjà dans la boîte, et ce nom d’Expédit, si évocateur et si plein de vivacité, s’était imprégné d’une encre indélébile dans l’imaginaire populaire des îles coloniales (Haiti, les Antilles, La Réunion) où la christianisation, inculquée d’une façon pour le moins autoritaire et « expéditive », ne pouvait qu’entraîner des déviances et des abus difficilement contrôlables par la hiérarchie cléricale.

Saint Expédit était, saint Expédit restera !

L’histoire de La Réunion, et notamment la sombre période de l’esclavagisme de populations africaines et malgaches relayé après l’abolition de 1848 par « l’engagement volontaire » de travailleurs asiatiques (pour la plupart hindous de religion tamoul) a créé dans cette petite terre de l’océan indien un melting-pot remarquable. De cet assemblage d’ethnies et de cultures fort diverses est née une créolisation 1 tous azimuts.

Dans le domaine religieux, catholicisme, hindouisme, bouddhisme et animisme vivent à La Réunion un tel voisinage (accentué ces dernières années par la disparition progressive des tabous liés au métissage racial) qu’il est fréquent d’y rencontrer des fidèles pratiquant assidûment différentes religions officielles, auxquelles se rajoutent souvent même - sous le manteau - magie et sorcellerie.

Sans doute faut-il comprendre que l’accumulation forcée et brutale de différents strates culturels au cours de son histoire fut vécue comme autant de traumatismes psychosociologiques par une population condamnée à l’insularité.

Dès lors saint Expédit avait en lui bien des atouts pour apparaître comme un consensus bienfaiteur dans cet environnement de « créolisation » inéluctable :

1 - c’est un guerrier de la grande armée romaine, et en ce sens il ne craint rien ni personne. Son efficacité n’a pas de frontières, ni humaines, ni géographiques ;

2 - la cape rouge-sang de sa tenue militaire est la couleur référentielle de nombreuses divinités hindoues (notamment du dieu tamoul « Karli »)... mais aussi la couleur des petites chapelles porte-bonheur bouddhistes ;

3 - son iconographie le représente écrasant de son pied un corbeau, attitude proche de celle de Karli écrasant, de son côté, un cadavre ;

4 - le fait qu’il écrase un oiseau noir peut aussi être relié dans l’imaginaire local à certaines pratiques de sorcellerie (occidentale ou vaudou) ;

5 - il est réputé pour être un saint « expéditif », qui ne tergiverse pas pour accorder une faveur, et qui exécute les prières à la vitesse de l’éclair.

« Messager du ciel » universel, polyvalent et sans préjugés, saint Expédit apparut dans la croyance populaire du milieu de ce siècle comme celui qui pouvait exaucer, avec la même facilité, tout autant le bien que le mal (à condition que la demande soit justifiée) et devienne à ce titre l’allié indispensable des multiples pratiques magiques d’ensorcellement et de désenvoûtement. Les instances religieuses réunionnaises dépassées par le succès de ce saint dont l’emprise ne cessait de croître parmi les fidèles intervinrent alors avec énergie et, déclarant ce saint « non grata » dans la communauté, déménagèrent prestement les statues et imageries qui commençaient à orner abondamment les églises et autres lieux officiels du culte. Ce saint n’avait-il d’ailleurs pas été déclaré illégitime par le pape au début du siècle ?

Comme souvent quand l’autorité se mêle d’ordonnancer les croyances populaires profondes et irrationnelles, l’effet désiré fut contraire aux attentes et il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la luxuriante et soudaine floraison d’oratoires et de chapelles privés dédiés à saint Expédit qui s’accéléra fortement dans tout le département à partir de cette époque (94 oratoires recensés en 1970, 303 en 1997).

« P’tit Bon Dieu » auprès duquel chacun peut trouver son content, héraut divin évoluant au sein d’une population d’une part profondément inquiète et d’autre part relativement crédule par manque d’instruction et de repères culturels, saint Expédit n’a rien à craindre du chômage ambiant. Son oecuménisme de fait et son patronyme garant d’une efficacité redoutable en tant que « chronopost pour le ciel » apporteront (hélas ?) longtemps encore à la population réunionnaise la moins critique l’illusion irrationnelle et dérisoire d’une protection rapprochée personnalisée.

1 « créolisation » : terme admis pour qualifier les mélanges (culturels, cultuels, raciaux, linguistiques, culinaires etc...) découlant de la promiscuité insulaire.


Publié dans le n° 235 de la revue


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