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Vouloir comprendre

Publié en ligne le 19 mars 2006 - Croyance
par Agnès Lenoire - SPS n° 270, décembre 2005

Un raisonnement bâti sur l’absence

L’article de Didier Nordon, « Tous croyants ! », voudrait nous faire croire, dans la majeure partie de son texte, que l’incroyance n’existe pas. Disons-le tout net : qui, mieux que le sceptique lui-même peut juger de son incroyance ? Qui éprouve le doute, ressent l’impératif d’analyser, qui reste incrédule face à l’incroyable non démontré, qui, sinon lui ? Qui peut mieux juger de ce qu’il croit ou non, sinon lui ? Didier Nordon, vous ne pouvez pas vous mettre à leur (notre) place ! Sceptiques et rationalistes sont bien vivants, malgré vous, et ils en témoignent par eux-mêmes. De plus, ces sceptiques qu’on balaie volontiers d’un : « Un homme dépourvu de croyances, ça n’existe pas ! », ces prétendus « croyants qui s’ignorent » ont pourtant une reconnaissance certaine jusque dans les dictionnaires. Si l’on s’en réfère au Petit Robert, la croyance existe en tant qu’« action, fait de croire une chose vraie, vraisemblable ou possible » et s’oppose à une liste de contraires qui ont tout autant droit à l’existence : le scepticisme, le doute, l’incroyance. Si la croyance a droit de cité dans nos dicos et nos cerveaux, il serait très étrange que son contraire en soit exclu. Didier Nordon, vous vous fondez donc sur une supposée absence pour en démonter les rouages : mauvais départ ! Déconstruire l’incroyance, pourquoi faire, puisque, pour vous, elle n’existe pas ?

La preuve est à la charge de celui qui affirme

« Décréter que n’existent ni les divinités adorées par, disons, les Egyptiens [...] ni celles adorées par les Chinois [...] : pareille certitude relève plus du culot que de la raison ! »

Les divinités de nos pieux ancêtres sont sans doute très respectables, mais si elles ont été si vénérées, c’est bien parce qu’elles étaient extraordinaires, inaccessibles. Et vous, vous appelez Raison le fait de ne vous poser aucune question sur des affirmations extraordinaires ? Demain on pourra donc vous dire n’importe quelle billevesée fabuleuse, et sous prétexte de ne surtout pas juger de sa véracité, vous avalerez la pilule ? Cela m’étonnerait fort de votre part ! J’avoue que je préfère nettement ce que vous nommez le « culot », car dans le cas d’une allégation qui dépasse l’entendement, je me paierai le culot d’essayer de comprendre et je demanderai une preuve. Laquelle appartient en propre à celui qui « décrète » l’incroyable comme étant crédible. À celui-là l’obligation d’apporter une démonstration, à nous l’audace de l’exiger. Et à nous la liberté de ne pas croire !

Vous ne croyez pas aux réponses rationnelles ? C’est votre droit, mais en aucun cas, vous ne pouvez décréter que les gens qui y sont attachés ont tort.

Croyances et convictions

Vous citez un projet de société auquel vous auriez pu adhérer, mais qui a engendré le totalitarisme soviétique, et qui donc vous pousse à « ne pas faire trop confiance » à votre jugement et à « rester sceptique » à l’égard de vos propres croyances. Vous identifiez par là votre jugement à votre croyance. Il ne s’agit pourtant pas de croyance dans cet exemple mais d’une conviction, politique, fondée sur votre entendement (de type rationnel, en général). Vous n’aviez donc pas à vous méfier de vos croyances, mais de votre raison... Vous voyez des croyances là où les convictions jouent la partie la plus belle.

La conviction peut être puissante : elle est utilitaire et, souvent, elle se contraint à tenter de convaincre. Elle vise quelquefois un projet (de société, pourquoi pas ?) ; c’est ainsi que surgissent les polémiques, nées des convictions. Malheureusement elle n’a pas l’aura de la croyance. Celle-ci, bien plus spirituelle, superbe d’inutilité, tient salon et séduit. Serait-ce la raison pour laquelle vous la défendez si âprement ?

Vous déclarez alors « rester sceptique » à l’égard de votre propre croyance. Paradoxe assez drôle - mais vous savez en jouer avec talent ! -, de revendiquer une croyance annihilée, à peine née, par...la raison !
Vos croyances fondent votre personnalité ? Pourquoi donc ? Vous dites que la raison, vous la partagez bien avec votre voisin. Certes, mais les croyances, nées des émotions, ne sont guère plus originales et sont très répandues. Vous trouverez partout des gens qui ont les mêmes que vous. Souvenez-vous des trois stades de la pensée développés avec humour dans votre ouvrage co-écrit avec Matyo, le ZYXaire des sciences :
- fie-toi à ton cœur
- fie-toi à la raison
- ... débrouille-toi !

Ces trois stades, on les met tous en pratique, vous ne croyez pas ? Ai-je démonté votre originalité de croyant ?

Science dynamique, croyances immobiles

Vous dites que parmi vos croyances, il y a celle de l’instabilité des connaissances. Loin d’être une croyance, c’est un constat que dressent tous les historiens des sciences. Aucun rationaliste ne remet cela en cause. La science bouge, se trompe, repart, et le monde avance. La croyance, au contraire, fige toutes les idées en dogmes immuables. Vous ne les verrez jamais faire leur autocritique, réviser leur jugement. Les astrologues, pour ne citer qu’eux, nous assènent toujours les mêmes influences des astres, et ça fait des millénaires que ça dure. La principale caractéristique des croyances est leur stabilité, synonyme d’immobilisme, et c’est intellectuellement très triste.

Dans quel sens ?

Dans votre conclusion, vous vous demandez « Si le monde n’a pas de sens, d’où vient que tant d’hommes éprouvent le désir éperdu de lui en trouver un ? »

La seconde partie de votre question est bien la réponse à la première. Car si le monde avait un sens intrinsèque, le besoin de lui en donner un ne serait pas apparu. On ne chercherait pas ce qu’on a sous la main... De toute façon, je ne pense pas que donner un sens au monde soit vraiment pertinent ; on ne donne un sens qu’à sa vie.

La nature elle-même va bien dans tous les sens, et n’en a, du coup, aucun. Le sens n’a de sens que par la subjectivité, la signification qu’on veut bien accorder aux aléas de la vie. Le monde physique s’en fiche.
En conclusion, je m’attacherai à vous rappeler un dessin de Matyo pour la couverture du ZYXaire des sciences : un petit homme perdu sur un coin de Terre, face à un ciel étoilé immense. Mais cet humain si petit n’est pas vraiment perdu, car il a les poings sur les hanches, et il crie au ciel, avec le « culot » qu’il faut : « À nous deux ! ».

Il veut comprendre, et vouloir comprendre, c’est tellement plus audacieux et plus passionnant que croire !


Mots-clés : Croyance

Publié dans le n° 270 de la revue


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