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Vulgarisation scientifique

Publié en ligne le 1er septembre 2005 -

Frédéric :

J’ai cru comprendre qu’Hubert Reeves ne faisait pas l’unanimité dans le monde scientifique. Ses ouvrages de vulgarisation semblent pourtant plutôt bien faits et
intéressants.

Quel est votre avis ?


Alain :

travaillant dans un domaine proche de ceux abordés dans la plupart des
ouvrages de Hubert Reeves, et connaissant plusieurs personnes versées dans
la vulgarisation, je peux vous apporter mon témoignage.

Je n’ai quasiment jamais entendu de critiques sur Hubert Reeves de la part
de mes confrères. Par contre, il y a des gens qui ont peu de sympathie pour
ceux qui font de la vulgarisation en général. Il faut savoir que jusqu’à
récemment, l’activité de vulgarisation ne faisait pas partie des tâches
demandées aux chercheurs. La situation pourrait changer prochainement car
dans un projet de réforme du CNRS, la vulgarisation est considérée comme une
des
composantes à part entière du travail d’un chercheur, ce qui veut dire en
pratique qu’il sera désormais considéré comme normal d’y consacrer une
grande partie de son temps, voire éventuellement toute son activité.

Je ne sais pas où en est ce projet de réforme, mais j’avais gardé le
souvenir qu’il devrait être mis en place prochainement (à vérifier).
Toujours est-il
que le temps que vous passez à faire de la vulgarisation, vous ne le passez
pas à faire de la "vraie" science, et que cela irrite certains (souvent du
CNRS, car, c’est bien connu, les universitaires ne sont pas des "vrais"
chercheurs, puisqu’ils "perdent leur temps" à faire de l’enseignement -
comme vous voyez, il y a des gens quelque peu obtus dans le monde de la
recherche). Ajoutez à cela, la célébrité (toute relative) que peut vous
donner une activité de vulgarisation, ainsi que les bénéfices des droits
d’auteur, et vous comprendrez aisément qu’il y ait des petites jalousies qui
peuvent apparaître.

Juste pour donner un exemple vécu : il y avait dans mon
labo de thèse un chercheur consacrant une très grande partie de son temps
(trop grande pour certains, donc) à la vulgarisation. Cette personne, très à
l’aise à l’oral, était régulièrement sollicitée pour donner des conférences
un peu partout en France (plusieurs par mois). Un jour, quelqu’un a
anonymement affiché à l’entrée du labo, un courrier écrit par cette personne
où il répondait à une sollicitation d’un planétarium, donnant le montant de
ses honoraires pour une intervention... Assez mesquin, pour ne pas dire
plus.

Tout cela pour dire que vous trouverez toujours des gens pour dire que ceux
qui font de la vulgarisation sont coupables de je ne sais quoi. Par contre,
il est clair que quand vous avez cette activité, vous risquez effectivement
quelques dérapages qui peuvent légitimement vous être reprochés. Il y en a
de plusieurs types :

- être amené à parler de choses que vous connaissez mal, et donc de dire des
bêtises,
- vous focaliser sur des choses que vous avez faites, mais qui restent un
peu en marge de la discipline, offrant ainsi une vision assez biaisée, voire
inexacte du domaine,
- vous mettre excessivement en avant.

Les deux derniers points ne me paraissent pas être imputables à Hubert
Reeves. Je n’ai pas souvenir (mais cela fait longtemps que je n’ai pas lu
ses livres et je n’ai pas lu ses ouvrages les plus récents) qu’il mentionne
explicitement ses propres travaux. Bien sûr, il passe beaucoup de temps à
parler de nucléosynthèse (le domaine dont il était spécialiste), mais je ne
me souviens pas qu’il ait mis l’emphase sur ses propres contributions (à
vérifier, encore une fois). Par contre, un des aspects qui lui tient à
coeur, c’est celui de l’émergence de la complexité dans l’univers, ce à quoi
il ajoute une réflexion plus personnelle sur la place de l’homme dans
l’univers.

Je me souviens en particulier d’une phrase dans un de ses
ouvrages qui résume assez bien ce qu’il dit "Il appartient à l’homme de
donner un sens à l’univers
". Là, il y a clairement un mélange des genres
où,
à un récit scientifique objectif, se superpose des éléments autres (quoique
globalement pas bien méchants). Donc, on peut tout à fait ne pas aimer. En
même temps, ce genre de considération amène un peu plus d’humanité dans le
récit, et contribue à augmenter les centres d’intérêt de l’ouvrage et donc,
sans doute, sa diffusion auprès du grand public. On peut y voir des
avantages comme des inconvénients. Toujours est-il que si l’on regarde la
liste
dressée par Richard dans son dernier message, toutes les personnes
mentionnées peuvent être critiquées sur certains aspects de leur oeuvre de
vulgarisation (manque de rigueur pour Coppens, "mysticisme" pour Hawking et
Trihn Xuan Thuan ). Donc la bonne formule n’est de toute façon pas facile à
trouver.


Fabien :

Sur la vulgarisation : c’est un genre difficile, on prend le risque de se
faire regarder de haut par certains scientifiques qui ont une vision
aristocratique de la science. C’est aussi une des raisons pour lesquelles ce
genre est souvent laissé à des journalistes, ou pire à des escrocs.

Personnellement je ne jette jamais la pierre à ceux qui se lancent
là-dedans, si c’est fait sérieusement. La vulgarisation est nécessaire, et
si certains
scientifiques sont jaloux de la notoriété des vulgarisateurs, je trouve ça
petit...

Maintenant, il y a vulgarisation et vulgarisation. Ce qui me dérange c’est
lorsqu’on utilise ce genre pour avancer ses propres idées, en faisant comme
si elles étaient avalisées par l’ensemble de la communauté scientifique.
C’est évidemment gênant aussi quand il y a de grosses erreurs...

(...)

J’en profite pour "dénoncer" un autre travers : la science-spectacle. Ceci
est à mon avis, le plus souvent, le fait des magazines de vulgarisation. Il
semblerait que pour sortir un article il soit absolument nécessaire qu’il y
ait des univers parallèles, de la téléportation ou des voyages dans le
temps. Ces thèmes sont explorés par certains scientifiques, et je n’ai
aucune objection à ce qu’on en parle, mais quand on ne parle que de ça,
c’est
un peu agaçant...

A ce problème s’ajoute également celui de la science "sur-vendue". Exemple
typique les météorites martiennes dans lesquelles on aurait retrouvé des
traces de vie. C’est un problème qui est surtout présent chez les américains
car ces derniers se soucient beaucoup plus que les français de justifier
leurs activités auprès du contribuable. C’est a priori une bonne chose
mais il
faut reconnaître que certaines activés n’ont pas de justification utilitaire
immédiate, et qu’il faut accepter de les financer pour elles-mêmes, et pour
l’honneur de l’esprit humain comme disait Jean Dieudonné. Les contribuables
y seront d’autant plus disposés qu’ils auront eu le plaisir de lire de la
bonne vulgarisation. A force de crier à la découverte géniale pour un rien
on risque au contraire de les dégoûter.


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